Choc cinématographique

ANTICHRIST, l’anti film de Lars Von Trier

NOTE : 4,5/5

(Avec Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe)

Le film s’ouvre tel un ballet musical. Aucun dialogue, tout est dans la force des images, tournées en noir et blanc et surdosées de ralentis. Le couple succombe délicieusement au plaisir de la chair, tandis que leur enfant escalade les barreaux de son lit et vient se mettre debout sur le rebord de la fenêtre. Les corps – que ce soit ceux des parents ou de l’enfant – semblent être en apesanteur dans ce monde aux allures irréelles. La mort de l’enfant semble signifier la sentence du franchissement de l’interdit. Par ailleurs c’est autour de cet événement marquant que va s’axer les fils de l’histoire.

Ni l’homme ni la femme n’a de prénom, chacun d’eux représente une facette de l’humanité. Ce couple aux allures déjà singulières décide de se livrer à lui-même face à la douleur et de se couper de la réalité du monde dont il a besoin. Le mari thérapeute décide de prendre en charge la dépression de sa femme en la ramenant à la source de ses angoisses : la forêt Eden, dans laquelle elle a passé l’été avec leur fils. A travers le mari se met en place la quête de l’intériorité des corps, la recherche de l’infiniment petit voire de l’impalpable; mis en relief par les nombreux plans plein cadre sur les corps (au sens large : humains, mais aussi sur les microparticules flottant dans un vase, etc.) Pourtant l’exercice d’exorcisation du deuil de sa femme va se révéler impossible; la saturation du cadre par l’univers sombre de la forêt et le brouillard récurrent annoncent déjà une fatalité en marche …

Les premières images en couleur mettent en exergue le jeu de bleus qui s’installe dans la trame narrative. Ainsi, celle-ci représente la virginité, en écho à cette scène charnelle durant laquelle l’enfant meurt. C’est par le sexe que l’enfant est né, c’est par lui que l’enfant est décédé. Rejetant le plaisir amoureux, Charlotte tente désespérément de faire fuir cette culpabilité, ce  « mauvais démon ». C’est alors qu’elle faisait une thèse sur la Chasse aux Sorcières que cette femme va  se réfugier dans une misogynie exacerbée, en se convainquant à tort que « les femmes sont irrémédiablement mauvaises et l’oeuvre de Satan ». Cette identification pour justifier ses pulsions aussi bien sexuelles que sauvages vont la faire sombrer dans la déchéance la plus totale.
L’action est découpée en chapitres, qui répondent à la théorie des « trois mendiants ». Il s’agit du Deuil, de la Douleur et du Désespoir. Chaque chapitre marque une nouvelle phase dans la décadence psychologique de Charlotte. Le Deuil ne fut finalement qu’un moyen de révéler une peur ancrée depuis longtemps : la peur d’elle-même. Charlotte découvre à travers les exercices proposés par son mari que seule sa nature (humaine) contrôle son corps; et celle-ci est capable de la détruire. Cette prise de conscience soudaine du mal qu’elle peut s’infliger à elle-même l’amène à vouloir se défaire de son être. Après le drame psychologique, le drame physique.
Malgré des scènes d’amour répétées, Charlotte ne semble plus amoureuse de son mari, mais bien en proie à ses pulsions. Le sexe ne la rend pas heureuse, mais la calme dans ses moments de déraisons. En rébellion contre ses dérives, celle-ci tente tant bien que mal de s’en défaire en luttant. C’est ainsi que débute une longue et affreuse série de mutilations castratrices. C’est d’abord sur le sexe de son mari qu’elle s’acharne, le frappant à coup de massue. Le sexe est alors associé au démon et cette lutte se transforme progressivement en combat du Bien et du Mal. En pleine crise meurtrière, elle s’emploie à lui perforer le tibia pour lui enfoncer une sorte de meule dans la jambe; une prison sans barreaux pour l’empêcher de fuir. Charlotte se sent terriblement seule face à ses peurs et comprend que même un mari qui l’aime n’est pas en mesure de l’aider. Bien qu’elle ait déjà perdu pied, un instant de lucidité lui revient malgré tout et la pousse à finalement revenir vers ce mari trop compréhensif qui ne peut se résoudre à l’abandonner. Dans un souffle, handicapé, il lui demande si elle avait l’intention de le tuer. Dans un souffle, elle répond « que le moment viendra lorsque les trois mendiants seront réunis », se dédouanant à nouveau de ses actes. En sueur, le spectateur guette non sans trembler les moindres gestes de cette femme torturée au plus profond de sa chair. C’est alors qu’en gros plan – durant lequel j’ai bravement fermé les yeux – Charlotte se coupe le clitoris au ciseau. L’instant est terrifiant, douloureux, magnifiquement horrible. Quelques personnes quittent la salle. Cette dernière demi-heure dans le film paraît s’éterniser. Au-delà du suspense, l’exaspération est à son comble. Trop de sang, trop de pulsions, trop de folie pour nous. Trop de questions introspectives. Mais en dépit du dégoût, on reste cloué sur notre siège, obnubilé par tant de lenteur dans l’exploration de la douleur. Parce qu’Antichrist est résolument un film sensitif.
Après autant de souffrances, alors que ce couple en reconstruction est définitivement brisé, Willem, représentant du Bien, se relève et sauve sa vie en sacrifiant celle de son épouse. Puisque les trois mendiants semblent à présent réunis, quelqu’un doit mourir … mais pas lui. On pensait son deuil enfoui au fond de lui, pourtant la folie de Charlotte a réveillé en lui ses propres peurs. Or, « la peur est ce qui peut nous sauver » (sic). Brûlée telle une sorcière sur son bûcher, la mort de Charlotte répond au titre, faisant d’elle une sorte d’héroïne.

La fin reste inexpliquée. Une marée de femmes fantasmagoriques traverse la forêt comme pour annoncer la victoire du Mal sur le Bien, puisque Willem se retrouve seul parmi les corps. J’avoue que plusieurs jours après avoir vu le film, je me pose encore la question. Je vis un traumatisme profond depuis que je suis sortie de la salle. C’est un film choquant, aux choix cinématographiques dérangeant. C’est donc un film réussit, qui mérite qu’on prenne le temps de le comprendre. C’est bien plus qu’une histoire de fesses, et si c’est ce qui vous intéresse, pitié, n’y allez pas.

(Article rédigé en juin 2009, pour Samom : http://loulouti.over-blog.com/article-32737349.html)

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