Choc cinématographique

MOMMY de Xavier Dolan

NOTE 5/5

Dans un futur très proche, Xavier Dolan esquisse une société où les parents d’enfants confrontés à une maladie mentale, auraient la possibilité de les confier à l’hôpital public par simple décharge.

L’histoire de Diane Desprès et de Steve, diagnostiqué TDAH, illustre la dure réalité de ces parents et les raisons qui les poussent à prendre cette terrible décision.

« Mommy » est une parabole sur l’amour et ses limites. Un conte philosophique où le réalisateur met en scène un couple bancal, voué à l’échec et en proie à la fatalité, malgré tous ses efforts.

Le film s’ouvre de façon très poétique : une femme attrape délicatement une pomme, dans un jardin illuminé. Xavier Dolan joue sur les contrastes, les lumières et les effets de style. Mais cette esthétique est un leurre. Cette pomme, à l’image du fruit défendu, représente le destin fatidique d’une Ève au 21ème siècle. Son nom : Diane Desprès, que tout le monde surnomme « Die ». Synonyme de la fatalité ambiante, dès le début, le ton est donné.

Dans les couloirs de la vie, le destin de Diane s’apprête à basculer : Steve, son fils de 17 ans, n’a plus sa place dans ce centre fermé, où il est devenu ingérable. Mère veuve, femme adolescente, le réalisateur la dépeint comme une rebelle envers les « adultes », incapable de voir la réalité en face, mais débordante d’amour et de compassion pour son garçon. Tandis qu’elle aurait pu prendre la mesure de la mission titanesque qui l’attendait, alors que Steve insulte violemment ses soignants, Diane souligne non sans ironie « je vois que vous avez enrichi son vocabulaire »: dans la difficulté, Xavier Dolan choisit l’espoir et l’humour, comme une échappatoire dans cette impasse.

La situation donne naissance à un nouveau tandem sur fond de violences verbales et physiques, où chacun tente en vain de se sauver mutuellement. Pour la mère, il s’agit évidemment d’offrir une existence « normale » à son fils, quand ce dernier aimerait aider sa mère à avoir une vie meilleure. Garder Steve, c’est se consacrer à lui comme un bébé, incapable d’autonomie. Diane perd son travail, joint les deux bouts comme elle peut, avec maladresse mais détermination.

Rapidement, cette maman qui pensait réussir à canaliser son enfant, se retrouve confrontée de plein fouet à la maladie. C’est ainsi qu’elle devient « Mommy », une mère courage qui aime fort son fils, autant qu’il lui fait peur.

Kyla, la mystérieuse et discrète voisine bègue, arrive comme un pompier, panser les plaies de ces deux âmes vagabondes et éteindre les incendies. Elle aussi mène pourtant une vie compliquée, faite d’embûches, mais réussi pourtant le défi d’éviter aux naufragés de perdre pieds, elle compris. Le réalisateur ne s’attarde jamais sur la vie de Kyla, qui élude toutes les questions qui permettraient de mieux la connaître. Elle est l’ange gardien qui permet d’espérer. La chanson de Céline Dion « On ne change pas » scelle dans une longue séquence la complicité des trois personnages et résume dans ce fébrile instant de bonheur tout le sujet du film.

Xavier Dolan met ici en miroir deux histoires complémentaires : Kyla a une famille, une vie stable, pourtant elle est malheureuse. A l’inverse, Diane et Steve sont sur un chemin tortueux, mais respirent l’amour et l’ivresse d’être ensemble. Ce trio est enfermé dans un cadre étriqué, comme les possibilités de survie que leur offre la société, dans laquelle ils ne trouvent pas leur place. Celui-ci s’élargit pourtant, dans un moment de liesse et de liberté que s’accordent les personnages, avant d’être aussitôt rappelés à la réalité.

mommy selfie

Steve est un personnage complexe, pétillant de sincérité. C’est un bon gars, comme aime à la rappeler sa mère, en dépit de ses accès de colères incontrôlables. Sa nature imprévisible l’empêche de prendre son envol, et c’est pourquoi il tisse une relation exclusive autour de sa Mommy. Lui qui a perdu son père craint plus que tout l’abandon et le rejet de cette génitrice qui l’a déjà éloigné d’elle une première fois. Cette construction amoureuse se bâtit à travers de nombreuses attentions (le collier, la chanson « Vivo per lei » …), toutes rejetées par cette mère libre, affranchit de tout. Paradoxalement, ces démonstrations d’amour pèsent sur Diane qui plusieurs fois ressent le besoin de relâcher tout ce poids qu’elle porte sur ses épaules. « On ne peut pas sauver les gens simplement parce qu’on les aime », rappelle le film.

La fin résonne en écho au début du film. Une nouvelle fois, Diane croque le fruit défendu : en crumble ou en tarte, toutes les issues sont bouchées pour les personnages, qui doivent faire face à cette fatalité, annoncée en toute transparence depuis le départ. Malgré de nombreuses lueurs d’espoir, l’avenir semble écrit, inévitable.

La boucle est ainsi bouclée, bien que la dernière image laisse présager qu’une autre fin est possible.

Dans « Mommy », Anne Dorval (Diane), Antoine-Olivier Pilon (Steve) et Suzanne Clément (Kyla) proposent tous les trois une interprétation impressionnante de vérité et donnent à leur personnage une profondeur immense et terriblement émouvante. Des larmes qui viennent des tripes, des rires qui viennent du cœur. J’ai « vécu »  le film comme si j’en étais un personnage.

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Une réflexion sur “MOMMY de Xavier Dolan

  1. Quel beau récit et quelle belle analyse de ce film.
    Tu écris divinement bien Annabelle.
    Te relire, après avoir , cette fois, visionné le film, m’a replongé dedans mais il faut dire que depuis dimanche, je suis encore un peu dans ce film.
    Dolan est un génie, un magicien. Il a l’art de faire des films sans réel scénario et pourtant chaque scène, malgré le fait que notre vie ne ressemble pas à celle des personnages et ne devrait donc pas nous toucher à ce point, te prend aux tripes, te bouleverse, te laisse sans voix. Chaque sentiment éprouvé par les personnages, de la haine au bonheur simple, est ressenti intensément par nous petits spectateurs.
    J’ai déjà hâte de le revoir.

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