Choc cinématographique

BREAKING THE WAVES de Lars Von Trier

NOTE 4/5

« Breaking the waves » est un conte empreint d’ironie sur l’amour et les croyances, que Lars Von Trier dépèce sans concession. Dans un énigmatique décor de l’Ecosse profonde des années 70, le réalisateur est un esthète de l’image, qui façonne l’horrible à la manière d’une oeuvre d’art. Pour la première fois dans ce film de 1996, il violente sans pitié l’image de la Femme, qu’il dépeint comme un diable sans âme, folle et obsédée par sa foi – religieuse ou amoureuse. Un portrait au vitriol, dont il reprendra plus tard les ingrédients dans « Antichrist » en 2009.

Bess est un fervente et pieuse jeune fille, élevée dans le carcan religieux oppressant de son village. Un jour, elle décide d’épouser contre l’avis de tous l’homme de sa vie : Jan, un gaillard bourru et excentrique, qui travaille sur une plate-forme pétrolière. Hélas le mariage, maudit par l’église qui le célèbre, s’avère être le début de la déchéance pour ce couple hors-norme que tout oppose. Une sorte de réinterprétation par Lars Von Trier d’un Roméo & Juliette des temps modernes.

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A peine mariés, Jan assiste à la métamorphose juvénile de sa jeune pucelle qui – pour sa première fois – s’offre dans un lieu pour le moins inattendu : les toilettes d’un restaurant. C’est dans un décor sinistre que Lars Von Trier construit un personnage ambivalent, à la frontière entre la dévotion extrême et la névrose. Bess est une jeune femme au caractère mutin, sans compromis, incapable de nuancer ses sentiments. Déraisonnablement éprise de son homme, elle érige autour d’elle une prison dorée de l’amour dont elle ne pourra plus s’échapper.

Chaque éloignement de Jan est une épreuve insurmontable pour Bess, qui explose régulièrement de colère et de douleur. Des scènes de catharsis nécessaires, où elle implore Dieu pour sa miséricorde. Mais les réponses divines, c’est Bess elle-même qui les formulent, de façon totalement schizophrénique. Sa manière de faire s’exprimer Dieu à travers sa bouche rappelle le personnage de Danny dans Shining (Stanley Kubrick), soumit lui-aussi à un dédoublement de personnalité. L’obsession de Bess pour la religion l’amène à se muer peu à peu en véritable diable qui l’aliène complètement. La place que prend désormais Jan dans son cœur est si intense qu’il semble par moment se substituer au divin créateur; ainsi prie-t-elle avec force et zèle pour faire revenir auprès d’elle cet homme providentiel.

Son cri d’amour semble entendu, mais Jan est en fait rapatrié d’urgence suite à un grave accident de travail. Devenu impotent, que peut-il désormais offrir à Bess ? A la manière de Faust, la jeune dévote qui se croit responsable de son malheur à force de caprices, se livre totalement aux volontés les plus abjectes de son mari, convaincue que ses sacrifices machiavéliques sont le prix à payer en échange de la vie sauve de son bien-aimé. Jan, qui ne peut plus faire l’amour, formule en effet une volonté pour le moins étrange et perverse : sous couvert de vouloir la libérer de son serment (mais sans divorcer) ,il lui demande de continuer à vivre sa sexualité avec d’autres hommes, puis de lui en faire le récit. Une façon – disons – de faire l’amour par procuration, dans les bras d’un autre mais tout en pensant à lui. Une mise à l’épreuve de l’amour, où Bess teste son degré de résistance pour supporter le fardeau de cette nouvelle vie, tandis que sa fragile psychologie et sa candeur jouent a priori en sa défaveur.

Lars Von Trier choisit d’amplifier l’inacceptable, faisant de Bess une fanatique (ou une écervelée) se jetant à corps perdu dans une dévotion aveugle qui la mène à d’absurdes situations. La passion est cruelle, mais peut-on tout accepter par amour ? Le mariage est une union pour « le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que la mort sépare ». Mais n’y a-t-il donc aucune limite à ce « pire » ? Afin de répondre à ces questions, Bess fait parler Dieu, pour qu’il lui apporte le courage de croire que cette solution est … acceptable, en dépit de l’évidence.

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Contre toute attente, Bess se révèle bien plus forte qu’elle ne le laissait paraître. Sa détermination à sauver Jan l’emmène au-delà de ses propres réserves : persuadée d’avoir le soutien de Dieu, elle envisage la prostitution et la débauche comme un traitement thérapeutique censé guérir son mari. Sa première expérience est infructueuse. Ce jour-là, elle se rend chez le médecin qui soigne Jan, dans une robe que lui a offerte son mari. Elle y va avec sa naïveté déconcertante, avec une maladresse certaine au point de le supplier car il refuse de la toucher, désespérée de ne pas réussir à sauver son homme. Peu à peu, le personnage de Bess rentre dans une phase sombre : le vice s’abat sur elle, comme la foudre. Possédée par la démence, la fille au visage d’ange se comporte comme une putain – de façon irrationnelle – dont l’image la répugne.

Dans cette bataille solitaire, Bess est mise en garde par sa mère et sa belle- sœur des dangers qui la guettent. Mais le poison de l’amour qui fait tourner la tête lui a déjà fait perdre tout contact avec le monde qui l’entoure. Elle survole la vie, au rythme de ses fantasmes et de sa propre réalité; ses discussions avec Dieu n’ont aucune valeur morale. Son combat est bien évidemment vain et ne lui apporte qu’humiliation et rejet au sein de son village.

Malgré sa psychologie complexe, le film prend le temps de l’appréhender, car c’est un élément essentiel dans la trame de l’histoire. Lars Von Trier réalise un travail d’orfèvre pour décrire l’emprise mentale de Bess dans sa foi, et les dérives qui en découlent.  Influencée par ses convictions, Bess se dévergonde au fil des sept chapitres que compte le film, dans sa quête de justice envers Jan. Au nom de la dévotion, Bess pousse toujours plus loin le risque au prix d’une dignité décadente, alors que l’état de Jan continue néanmoins de s’aggraver. Mais en dépit des épreuves, elle continue inlassablement à croire, et garder espoir. Car Bess est atteinte d’une maladie incurable : la bonté névrotique.

C’est ainsi que seule et contre tous, rejetée par l’église à laquelle elle n’appartient déjà plus lorsqu’elle y débarque  en tenue indécente, lapidée par une bande de gamins, oppressée par le jugement, répudiée par sa propre mère, elle prend une terrible décision. Par expiation, elle décide d’affronter son destin, dans les entrailles de l’enfer. Son unique recourt lorsqu’elle comprend que sauver Jan est impossible : quitte à le perdre, elle préfère encore le retrouver dans la mort. Cependant, Lars Von Trier n’entend pas récompenser son personnage, malmenée jusqu’au bout. Tuée en martyr, sur le bûcher de la perversité, le réalisateur décide finalement de laisser la vie sauve à Jan, qui une nouvelle fois se retrouve en décalage avec sa femme. Le miracle n’existe pas …

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On ressent un profond sentiment d’injustice à l’égard du tragique destin de personnage de Bess par Emily Watson (vraiment bouleversante) dans ce film, satyre originale et perturbante de l’humanité et ses travers. La croyance (sous toutes ses formes, la religion, l’amour, la superstition …) n’a d’égale que la folie, où l’humain est déshumanisé, ébloui par une guerre personnelle qui transcende le bon sens et la morale : croire avec crédulité n’est pas penser.

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