Cinéma vérité

GARE DU NORD de Claire Simon

NOTE 2/5

C’est le titre qui m’a donné envie de voir ce film. Pourtant pour la plupart des gens, « Gare du Nord » sonne faux; ce nom éveille la crainte plus que la curiosité. Mais pour moi c’est un peu différent : j’y habite presque … Je me suis alors demandée ce qu’on pouvait bien avoir envie de raconter sur ce lieu : le voyage ? la vie qui s’y traîne ? les bandes qu’on y croise ? … A dire vrai je ne connaissais pas la réalisatrice Claire Simon et n’avais donc aucun indice sur le contenu de ce film.

Un voyage immobile

Première surprise. L’histoire qu’on nous propose prend un peu le contre-pied de ce qu’on attend : non, la Gare du Nord n’est pas décrite comme un lieu de perdition. Le film semble construit à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Et quand on s’intéresse (le temps d’un clic wikipédia) à la filmographie de la réalisatrice, on s’aperçoit rapidement que ces deux genres font partie de son ADN artistique. « Gare du Nord » est donc un hybride qui explore avec sincérité la vie des gens, même dans la fiction.

Par ses choix scénaristiques, Claire Simon propose une vision nouvelle de cette gare, où les gens se pressent sans prendre cinq minutes pour l’admirer. La caméra semble posée là, allumée, pour voler quelques instants de vie, qu’elle entremêle pour imaginer un récit. Ainsi se croisent des destins singuliers, dans cette gare cosmopolite et multiculturelle : de Mathilde, professeure d’histoire un peu égarée, à Ismaël, obligé de faire des enquêtes RATP pour financer sa thèse sur la fameuse gare du Nord; en passant par Sacha – qui recherche sa fille disparue – et Joan, qui erre entre Lille, Paris et Londres.

On ne sort quasiment pas de cette gare, ou si peu, pour mieux la contempler de loin. Mais s’en éloigner pour quoi faire ? Il y a tant à raconter ici, nous dit la réalisatrice, qui capte sans artifice ces petits rien que personne ne remarque. Elle a ce don magique de transformer le quelconque en poésie. Car la véritable intrigue c’est ça : une sublimation de l’ordinaire.

« Ici on n’est nulle part, c’est comme une place de village »

La gare du Nord, c’est un aller, un retour, un transit. Un lieu de passage, en vie tôt le matin jusque tard le soir, qui la nuit fourmille encore d’une âme souterraine. La gare ne se fane jamais. Dans ce centre névralgique où se croisent et s’entrechoquent des milliers de gens en état d’urgence, Claire Simon crée un microcosme presque lunaire. Les personnages qu’elle invente sont hors du temps, flottants et réussissent à rendre l’endroit aussi intrigant que léger,et c’est pourquoi le spectateur accepte volontiers de se laisser transporter, dans cet univers aussi irréel que fantastique.

gare-du-nord

Parmi les « petites banalités », Claire Simon choisit de suivre quatre personnages, qui semblent chacun courir après le train sans jamais pouvoir l’attraper. Mais deux sont à deux doigts de monter à bord.

Ismaël rencontre Mathilde. Mathilde rencontre Ismaël. Ils ont bien failli ne jamais se croiser. Dans les couloirs de l’habitude, les sentiments sont comme des trains au départ : toujours pressés. « Gare du Nord », c’est l’histoire pudique et délicate d’un couple aussi expérimental que le film lui-même. Ensemble, ils déambulent dans les coins et recoins, initiant une ballade romantique dans ces souterrains austères qu’ils voient avec toute la luminosité de l’amour dans les yeux. Plus rien ne compte que l’un et l’autre. Mathilde et Ismaël se retrouvent toujours, parmi la foule de cette véritable jungle urbaine.

couple gare

En dépit de la belle histoire, la vie n’est pas toujours rose, et Mathilde est atteinte d’un cancer. Dans cette gare, le monde est fuyant, constamment précipité. Mais même la réalisatrice y est impuissante. Elle fait se rencontrer des gens qui se croisent mais ne se connaissent pas. Elle force le hasard mais n’est pas maître du destin.

Embarquement immédiat

Dans le tourbillon de la gare, rien ne semble changer, car les changements sont imperceptibles pour qui n’observe pas. Pour les quatre protagonistes, l’histoire avance bien que tous n’arrivent pas à destination. Une dernière fois avant de se quitter, ils sont réunis sur le quai de la gare du Nord : certains se retrouvent, d’autres se séparent. En fait, c’est le « train-train » quotidien de toute gare, de tout départ, de tout voyage.

La dernière séquence nous le rappelle : même dans la séparation, la gare permet de se retrouver. Un aller … un retour … un transit.

Je regrette que le film ne s’attarde pas plus sur cette relation inattendue et bouleversante à la fois. Dans sa volonté de ne pas « happer » les personnages, Claire Simon nous laisse un peu en dehors de cette saisissante histoire d’amour, que l’on observe sans la toucher. En revanche j’apprécie que la réalisatrice nous propose une alternative à l’image morose de la gare du Nord, à ses drôles de vies errantes à ses abords, à son stress et à sa violence. A travers sa caméra, l’endroit devient soudain fréquentable, beau. Elle prend le temps de l’analyse, déjoue le temps qui passe et l’urgence, pour nous présenter avec modestie un trombinoscope de ce petit monde, quasiment autarcique.

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