Ovni cinématographique

GERONTOPHILIA de Bruce Labruce

NOTE 0,5/5

Contexte : une discussion entre copines, où chacune raconte le film qui l’a le plus choqué. L’une d’elle nous parle de « Gerontophilia ». C’est même la deuxième fois qu’elle nous en parle, en fait. Résolument curieuse et parce qu’elle m’a vendu le film avec beaucoup de bienveillance, je lui ai promis de le visionner. Chose promise, chose due.

Un réalisateur de films (souvent) pornographiques, un titre choc, un scénario transgressif … tous les éléments étaient dès le départ réunis pour promettre une expérience « hors du commun ». Et le mot est faible pour décrire les 100 minutes que je viens de regarder. Le pitch : Lake, un garçon de 18 ans a une copine fantasque mais charmante, et complètement folle de lui. Mais voilà, il découvre un jour son attirance pour les personnes âgées, et si possible des hommes.

Je ne suis pas vraiment convaincue, mais les critiques sont plutôt bonnes : le film est décrit comme ambitieux et soigné. Même Télérama (ma référence ultime) affiche un sourire.

Pour l’audace, je mets en effet un 5/5, parce que l’histoire ose aborder des sujets tabous et délicats, qui mêlent à la fois la différence d’âge, une attirance surprenante, l’homosexualité et puis … la sexualité des seniors. Un mélange entre « Wolke 9 » (Andreas Dresen) – un film projeté à Cannes en 2008, qui raconte le coup de foudre d’une femme de 60 ans pour un homme de 76, et l’attirance physique qu’ils éprouvent l’un pour l’autre – et « La Vie d’Adèle » (Abdellatif Kechiche). Mais pour la mise en scène et le traitement du sujet, c’est un zéro pointé. Explications.

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Une réalisation pauvre et décevante

Je visionne quantité de films sans prétention, tournés avec peu de moyens, mais où la force de l’histoire puise dans la puissance des comédiens, de la mise en scène. Il ne suffit pas de rajouter quelques effets pour prétendre faire un bon film. Et franchement, j’essaie toujours de défendre les réalisations, même les moins bonnes. Pour « Gerontophilia », je l’annonce sans mépris : je n’ai pas encore trouvé de point positif.

La notion du ryhtme. D’accord, il s’agit d’un film sur la vieillesse, sur l’éphémère et la vie qui est finalement si courte. Mais de ce fait, le film ne laisse jamais le temps au temps; le déroulement de l’histoire est beaucoup trop rapide pour permettre au spectateur de comprendre la psychologie des personnages, leur environnement, leur évolution. Dès les trois premières minutes, c’est un pigeon mort qui attire l’attention de Lake, comme annonciateur du changement. Mais pour Bruce Labruce, l’oiseau est anecdotique; il ne cherche pas réellement à en faire un symbole. Pourtant, c’est à partir de là que l’histoire commence.

Une surenchère d’effets de style. Le réalisateur use et abuse d’effets stylistiques chargés de ralentis et de lumières sur fond musical, à la manière d’un clip – employés à chaque fois pour souligner l’attirance sexuelle qui envahit le personnage lorsqu’il croise un homme âgé. Rapidement, Lake obtient un poste d’aide-soignant dans une maison de retraite. Pour lui, c’est une aubaine forcément inespérée. Là-bas, il vit son métier comme une intarissable source d’opportunités, où tout semble sensualisé. Parmi les retraités, il se lit d’amitié avec Melvin Peabody, un homme de 82 ans revêche mais sympatique.

Des dialogues très pauvres. Lake joue un double-jeu : entre sa petite-amie Désirée qu’il continue de fréquenter et ses fantasmes émoustillants, la dramaturgie ne prend pas. Dans ce long-métrage, on dirait que les personnages n’ont pas grand chose à se raconter. Ils parlent sans s’écouter, répètent toujours les mêmes choses, échangent d’incroyables banalités … Les dialogues n’apportent ici aucune épaisseur à l’histoire et rendent bien malgré eux les personnages inintéressants. La psychologie des protagonistes n’est pas développée, leur vie ne sont qu’à peine esquissées. Pour moi, impossible de m’attacher à des personnages dont on ne capte pas la personnalité, a priori ici relativement complexe.

Des personnages trop singuliers. Par ailleurs Bruce Labruce disperse ici une trop grande diversité de caractères – tous aussi singuliers les uns que les autres – pour créer une réelle unité de ton. Le spectateur ne sait plus sur qui s’attarder : le jeune Lake ? La mère-ado complètement névrosée ? La petite-amie punk et intello ? Le libraire un peu pervers ? … En voulant associer autant de figures atypiques, le réalisateur brouille les messages et nuit au vrai propos : la maladie … Est-ce un choix de ne montrer que l’extraordinaire pour oublier les contours de la « normalité » ? Était-il nécessaire selon-lui de créer un monde complètement abstrait pour mieux accepter la gérontophilie ?

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Trop d’incohérences. Dans cette aventure, tout semble facile. Le film ne construit aucune forme de difficultés pour le personnage. Dans cette situation pourtant insolite, tabou, Lake ne se retrouve jamais confronté aux regards des gens, à leur méchanceté, leur désapprobation. Tous semblent complices de cet amour saugrenu. Pourquoi ? A aucun moment le film ne donne de frissons – une bouffée d’oxygène pour donner du corps à l’histoire. Et définitivement, je regrette le manque d’explications sur la vie de ce jeune homme, qui donneraient quelques indices sur ses pulsions. Est-ce parce qu’il est trop mature qu’il s’intéresse aux hommes âgés ? Parce que sa mère (ado attardée) n’a pas été un modèle et se comporte avec lui comme une enfant irresponsable ? Parce qu’il n’y a aucune figure paternelle dans sa vie ?

Les 6 points résolument étranges pour moi

1- Comment Lake peut-il affirmer tomber amoureux de Melvin Peabody alors qu’il se laisse aller au plaisir charnel avec un autre homme, la veille au soir ?

2- Quel est ce personnage insaisissable de la mère, qui pleurniche parce que Lake refuse de mettre une décoration au rétroviseur de la voiture alors que celui-ci vient de la jeter du haut des escaliers ?

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3- Désirée, qui ne se doute de rien, tombe par hasard sur le carnet de croquis dans lequel Lake dessine de vieux hommes nus. Surprise, répugnée, elle couche avec lui dans la minute qui suit.

4- Que Désirée trouve « révolutionnaire » de combattre les clichés et d’aller au-delà de l’âge d’accord. Mais pourquoi Lake fait-il appel à Désirée pour organiser la fuite de Melvin plutôt qu’à un ami – alors même qu’il vient de la quitter pour un autre ? Et pourquoi accepte-t-elle tandis qu’elle est toujours amoureuse de lui ? Beau sens du sacrifice …

5- A l’enterrement, Lake se confie à Désirée « Ma mère était presque en train de peloter son fils [à Melvin]. Tu imagines s’ils se mettent ensemble ? Melvin deviendrait mon grand-père »

6- La dernière scène est sans doute la pire de toute. Alors qu’il vient à peine d’enterrer son homme, Lake ne démontre aucune émotion, aucune tristesse. Pire : il repart en quête d’un homme immédiatement après.

Je n’ose en dire plus. Certains critiques ont trouvé qu’il y avait une part de romantisme dans ce film. C’est leur droit. Ai-je regardé ce film les yeux fermés ?

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