Cinéma vérité

TEL PERE TEL FILS de Kore-Eda Hirokazu

NOTE 4/5

Hirokazu signe ici un nouveau long-métrage empreint de l’extrême finesse qui caractérise son travail. Pour ma part, je le connaissais à travers « Air Doll », une incroyable leçon d’humanité, vue par le regard pur d’une poupée gonflable qui se retrouve un jour dotée d’une âme.

« Tel père tel fils », c’est l’émouvante aventure de deux familles que tout oppose, qui apprennent 6 ans après que leurs garçons ont été échangés à la naissance. Si le pitch n’est pas sans rappeler le très drôle « La vie est un long fleuve tranquille » (Etienne Chatiliez), des milliers de kilomètres les séparent. En effet, le film d’Hirokazu apporte un regard plus réaliste à l’histoire, traitée du point de vue psychologique, et analyse avec finesse les bouleversements engendrés par une telle épreuve.

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Ryota Nonomia est un brillant architecte, qui travaille trop et délaisse femme et enfant – comme le lui rappelle souvent son patron. Symbole de la réussite, il incarne avec rigueur le père carriériste, qui projette sur son fils son ambition d’être le meilleur. C’est avec dédain qu’il considère Yudai Saiki, petit quincaillier modeste, véritable géniteur de son fils Keita. Deux personnages aux antipodes confrontés à une terrible décision : échanger (ou non) leur enfant. La simplicité avec laquelle la proposition leur est formulée – mais surtout leur hésitation – nous fait un peu tomber des nues. Les liens du cœur prévalent-ils sur les liens du sang ?

Le film déroule cette longue route semée d’incertitudes. Les œuvres asiatiques que j’ai vues montrent en effet qu’il est commun de présenter des situations caricaturales, pour mieux faire ressortir son propos. Horikazu ne déroge pas à la règle et adopte un postulat très manichéen, où les riches sont les méchants et les pauvres les gentils ; mais il évite avec succès les pièges qu’il s’impose.

En effet, l’échange des garçons n’est qu’un prétexte pour permettre au vrai sujet d’émerger : celui de la naissance d’un père.

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La première séquence est éloquente. Keita, 6 ans, raconte à sa maîtresse d’école des souvenirs qu’il s’invente. Comme un signal d’alarme envoyé toute sirène pimpante à ses parents, un appel au secours pour attirer l’attention de ce papa, qui n’arrive pas à s’investir pleinement dans son rôle. Ce qui nous frappe en premier, c’est cette indifférence qui semble flotter entre-eux. Jamais un geste d’affection, un regard bienveillant ; mais au contraire beaucoup de retenue, trop même, pour un enfant de cet âge. Les contacts qu’ils ont sont assez rudes : les requêtes paternelles sont strictes, ennuyeuses et rarement conciliantes. Une éducation « à la dure », pour apprendre la vie à ce petit bout d’homme, qu’on oblige à grandir plus vite que la musique.

De cette « famille parfaite » en carton pâte, le réalisateur ne lésine pas sur les coups de canif qui entaillent en profondeur cette image truquée : Nonomia, piqué au vif, remet en cause l’instinct maternel de son épouse: elle aurait dû deviner. Pire, il s’avoue soulagé d’enfin comprendre pourquoi Keita est doté d’un caractère si doux et différent du sien. Le drame se construit ainsi, autour d’une trame révoltante pour le spectateur, torturé entre l’étonnement et la colère. Une façade qui permet de toucher du doigt les failles de cette famille et ainsi mettre en lumière la véritable quête de paternité de Nonomia. De même, la famille de Saiki n’est qu’un paravent à la vérité, la voix de la « bonne conscience » censée le guider sur le chemin de l’amour.

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La plus grande angoisse de Nonomia ? Que sa descendance ne lui ressemble pas. Il ne s’agit pas d’une identification physique, mais intellectuelle. Pour cet homme très terre à terre, son garçon doit être la relève, une fierté pour la famille. Or dans sa volonté d’excellence, il y a un domaine où il ne brille pas : celui de père. Plutôt que de l’admettre, Nonomia préfère se persuader que les liens du sang sont infaillibles : face à Ruysei – son fils biologique – l’amour sera une évidence, c’est certain.

Peut-on oublier simplement parce qu’on le décide ? Considérer un enfant comme une erreur et tirer un trait sur lui ?  Dans ce film, les enfants sont des jalons à l’histoire, mais n’ont jamais la parole. Ainsi les parents jettent en pâture leurs progénitures dans une existence qui leur échappe. Une « mission », comme l’explique Nonomia, pour devenir adulte. Mais ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ?

Hirokazu nous invite à ne pas sous-estimer les enfants : car les plus lucides ce sont bien eux. Clairvoyants, ils ne se laissent pas berner par leurs parents. S’ils ne savent pas choisir, Keita et Ruysei tranchent pour eux : il n’est pas question d’abandonner ceux qu’on aime. A 6 ans, ils ont bien compris l’enjeu de la « mission », ils en sont même la clé, et apprennent à Nonomia à « grandir ». Une humble leçon de vie, qui conclut qu’un homme n’est père qu’à travers son enfant et rappelle qu’on ne l‘est pas naturellement : on le devient …

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