Cinéma vérité

CAPTIVE de Brillante Mendoza

NOTE 2/5

2008, Cannes : ma rencontre avec Brillante Mendoza est plutôt cocasse. J’ai 18 ans moins quelques jours, je suis au Festival de Cannes et j’ai entre les mains le précieux sésame qui me permet de monter les marches et fouler le tapis rouge des stars. Je me sens VIP le temps d’un instant, où je franchis la mythique salle Louis Lumière pour voir l’un des films en compétition officielle – et en présence du réalisateur. A ce moment précis, je n’ai aucune idée de l’oeuvre que je vais voir. Il s’agit en fait de « Serbis » (lire ma chronique en 2008 pour Total-Ciné) , qui signifie « service » en français. Un film hué par certains critiques et spectateurs, qui explore la misère philippine à travers la déchéance d’un cinéma pornographique gay. Un film … qui disons a un peu gâché mon plaisir d’être privilégiée parmi les privilégiés.

Depuis, je n’ai jamais oublié ce nom de Mendoza, qui a gravé dans ma mémoire quelques scènes peu banales, et qui se rapprochent de près de celles filmées par Nagisa Ōshima dans « L’Empire des sens ». C’est dire !

« Captive » s’inspire de faits réels. Thérèse Bourgoine (Isabelle Huppert) est bénévole pour une ONG sur l’île de Palawan, au sud des Philippines. Elle est kidnappée avec une vingtaine d’autres touristes étrangers par le groupe Abu Sayyaf, des musulmans terroristes qui se battent pour l’indépendance de l’île de Mindanao.

Otage parmi les otages

Dans « Captive », Mendoza enchaîne les plans caméra à l’épaule, qui lui permettent de souligner l’urgence et la panique de la situation. En plus d’avoir le vertige, le spectateur est ainsi plongé bien malgré lui en voyeur – sinon témoin des événements. Emmené au cœur de la jungle, le réalisateur maintient le spectateur à huis-clos, comme otage parmi les otages. Jamais la caméra ne quitte le groupe pour s’intéresser à l’extérieur – tandis que l’extérieur vient à eux.  Dans cette terreur ambiante, entre dangers et cavales permanentes, Brillante Mendoza s’attache à gratter la surface pour extraire ce qu’il reste d’humanité à ces hommes embrigadés dans le djihad, dans la plus inhumaine des situations.

On vit ainsi au rythme d’émotions exacerbées, qui oscillent entre petites joies et grandes frayeurs; et l’on découvre des ravisseurs étrangement doués de sentiments, qui s’émerveillent d’un ballet de dauphins. Pour illustrer son propos, le cadre joue avec les reflets du soleil, s’habille de couleurs éclatantes, filme la beauté de la faune et de la flore … et jure avec la pénibilité des circonstances.

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Des enfants bourreaux

Il ne s’agit pas – je pense – de dédouaner les combattants, mais plutôt de sonder leur personnalité. Le plus jeune de la bande a  seulement 12 ans. Pour lui, manier l’arme est d’une banalité déconcertante. Mais ces activistes – assoiffés de domination – semblent assimiler leurs actes à un immense et vaste jeu au nom de Dieu, qu’ils acclament comme seule justification. Au gré de leurs dérobades, ils sont des hommes polis qui remercient les bienfaiteurs qui acceptent de les aider (sans doute par terreur), qui rient devant des dessins animés et qui ont presque une âme, dans le fond.

Mendoza insiste d’ailleurs sur leur bienveillance envers les otages. On veille à leur confort, on leur donne des conseils, on leur épargne les chaînes … à tel point que les relations deviennent troublantes entre bourreaux et victimes. Thérèse noue presque des liens maternels avec Ahmed – un ado déboussolé qui fait le djihad depuis que ses parents ont péri. Jusqu’au revers de claque, pour d’autres, soumises au mariage forcé et à la bestialité de ces hommes-animaux.

Le sentiment d’abandon

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Au milieu de nulle part, être otage, c’est se sentir orphelin. C’est marcher en équilibre sur un fil, c’est être obligé – dès qu’il se présente – de dire au revoir à l’espoir, pour ne pas se mettre en danger. Choisir la vie – captive – mais sauve. Au fur et à mesure, les otages dont la rançon est payée retrouvent la liberté. Et pour ceux qui restent ? L’impression d’être inaudibles, oubliés, tandis qu’ils sont coupés du monde. « Y a-t-il dans ce pays quelqu’un pour se souvenir de nous ? »

La chronologie décousue m’a parue assez dérangeante. Cette construction m’a rappelé « 2046 » (Wong Kar Wai), puzzle très complexe à réorganiser dans mon esprit.  Pour « Captive », je n’ai pas compris la valeur ajoutée. En effet, Mendoza ne laisse pas au spectateur le temps de s’approprier le fil des relations humaines. Est-ce volontaire, pour ne pas s’attacher aux personnages ? Pour ne pas – comme Thérèse – nouer de liens avec les ravisseurs, au point de vouloir les protéger ? On conserve de fait une certaine distance avec ce groupe, qu’on nous permet d’observer, de frôler, mais jamais d’intégrer.

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Dans son rôle, Isabelle Huppert est la plus visible, sans être la protagoniste – tout simplement parce qu’il n’y a pas d’otage qui puisse avoir plus de valeur qu’un autre. Mais son jeu est aussi plus fort, plus poignant. J’ai trouvé qu’il y avait dans sa prestation quelque chose d’un peu faux; mais qui paradoxalement apporte une émotion singulière au personnage. Dans ses accès de colère, elle amène un peu de spontanéité à Thérèse, le brin de sincérité qui m’a donné envie de m’y attacher.

Sans me convaincre totalement, Brillante Mendoza réussit néanmoins à me faire comprendre son cinéma – fervent défenseur du peuple philippin. C’est déjà une petite délivrance.

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