Ovni cinématographique

KEANE de Lodge Kerrigan

NOTE 3/5

C’est tout ce que j’aime. Cette dose si juste de bizarre, qui trouble et enivre à la fois. Droguée aux déambulations schizophréniques et néanmoins émouvantes d’un héros en perdition, je suis restée 100 minutes en apesanteur entre fantasmagorie et réalité.

Le pitch est simple : William Keane est un homme en mouvement, agité par le mince espoir de retrouver sa petite fille de 7 ans, enlevée dans une gare environ six mois plus tôt. Confondu entre souvenirs et affabulations, ce père totalement désorienté semble s’envoler peu à peu dans les méandres de la folie douce.

Un père à la dérive

A l’écran, un homme certes désemparé – mais à raison – est accompagné de nombreux plans caméra à l’épaule, qui soulignent la solitude et l’égarement de ce papa, invisible aux yeux des passants. Pourtant, ce personnage, Lodge Kerrigan l’a voulu remarquable : habité, possédé, il pallie à sa solitude par d’étranges monologues qui donnent parfois lieu à de phénoménaux épisodes de transes – tantôt effrayantes, tantôt déroutantes.

Des scènes de lâcher-prise qui lui permettent d’exorciser son mal-être. Comme cette saisissante séquence dans le bar, où il réclame de mettre la musique plus forte, plus forte, encore plus forte, jusqu’à l’étourdissement; comme s’il cherchait à se saouler aux paroles de la chanson, qu’il chante (ou plutôt avale) – seul – la voix raillée, pareille à une étrange supplication. Dans sa tête, tout se bouscule et sa petite voix intérieure continue de lui suggérer des pistes, décrypte ses intuitions, aboie son désespoir.

Afin d’échapper à la morosité, Keane se débauche. Il boit beaucoup, se drogue. Sous cocaïne, il est libre d’imaginer la vie comme elle pourrait être. Un instant de démence « contrôlé », qui contrebalance avec ses décrochages paranoïaques soudains et redoutés.

Qui est vraiment cet homme ? Le réalisateur ne donne d’explication que l’image, cultive le flou et le mystère. Keane erre seul dans les allées de cette gare aux allures de puzzle mental. 16h26. 16h30. Quatre minutes fatales, qui renferment une terrible énigme. Chaque détail, chaque seconde, deviennent un élément clé dans la reconstitution des faits. Frénétiquement, il s’emploie à surinterpréter ces signes comme des indices élémentaires dans la recherche de sa fille.

Une enfant de substitution

En équilibre, sa vie ne tient plus qu’à un fil : celui de l’espérance. A la poursuite d’un but sans issue, dans une existence complètement détaché de la vérité, il agit aussi démesurément qu’il vit au quotidien. Aussi lorsqu’il rencontre Lynn, une mère désabusée et sa fille de 7 ans – tandem idéal – il pense avoir retrouvé une famille; forcément, ses songes flirtent avec une légère érotomanie … envers cette petite Kira, sur qui il projette tous ses élans paternels.

Damian Lewis preparing on the set of “Keane” (Photograph c 2004 Larry Riley)

« Tu dois être présentable quand tu la retrouveras [ta fille] ». « Keane », c’est avant tout le rendez-vous préparé d’un père avec sa fille, espéré depuis longtemps. Et leur rencontre est aussi préfabriquée qu’obsessionnelle. Je m’étonne des failles de cette mère, capable de confier sa fille à un inconnu. Pour Keane, l’opportunité est trop belle; pour le spectateur, le compte à rebours est lancé, jusqu’à l’hypothétique dérapage, inévitablement pressenti. Que les minutes sont longues. La ligne rouge est là, à quelques centimètres, tandis que l’histoire avance, toujours parfaitement parallèle, sans jamais déborder.

L’alchimie se crée. Lorsqu’il est avec Kira, l’égarement n’existe plus. Du haut de ses 7 ans, la fillette parvient à canaliser avec douceur et bienveillance ses délires psychotiques. Est-ce le personnage ou la comédienne qui est stupéfiante – pour démontrer autant de maturité face à l’insondable, autant de délicatesse dans la confusion ? Elle incarne en quelque sorte l’ange gardien de Keane, la pièce manquante du tableau, qui lui permet d’être enfin accompli.

keane1

Tout compte fait, Keane n’est pas tant à la recherche de sa fille qu’à la conquête de l’amour. Avec l’enfant, le temps est comme suspendu. Les petits plaisirs se muent en grands bonheurs, le monde est à nouveau fréquentable. Impossible, donc, d’admettre que la petite lui échappe à nouveau. Le drame ne peut pas frapper deux fois. Kira n’est-elle qu’un appât ? Une solution à l’énigme ? Oui. Non. Peut-être. Peu importe : « Ne pleure pas. Ça va aller. Je t’aime » lui rétorque-t-elle, en conclusion.

Lodge Kerrigan présente un casting harmonieux, du père torturé à la fillette presque extralucide et ultra dégourdie; qui servent le film à plusieurs égards. En dépit d’un scénario somme toute « ordinaire », le réalisateur s’amuse à défier le spectateur : jusqu’à la dernière séquence, Kerrigan joue avec nos nerfs et nos convictions, qu’il balaient d’un revers d’image et fait s’effondrer tel un château de cartes au fur et à mesure des minutes. Ainsi, il parvient à rendre inattendu l’attendu. Un film qui ne m’a pas donné cette impression de « déjà vu », et que je ne saurais comparer à aucun autre, malgré son apparente simplicité.

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