Choc cinématographique

TIMBUKTU d’Abderrahmane Sissako

NOTE 4/5

Une gazelle en détresse tente de fuir à travers l’immensité d’un désert sans issue, poursuivie par des djihadistes impassibles. Des statuettes de femmes sont fusillées, lapidées, mises à mort sans pitié. Les tirs sont un environnement sonore trépidant, qui ont remplacés la musique.

Dans la ville de Tombouctou, le mot même de liberté n’existe plus. Ici, il est interdit de chanter, de s’amuser, de fumer. Les hommes doivent retrousser leur pantalon, les femmes couvrir leurs pieds et leurs mains. Bientôt, respirer sera réprimé. Le quotidien se transforme à vue d’oeil, chaque jour est un peu plus sombre. Des scènes de vie – où le bonheur, fragile, résiste en dépit de la terreur – s’opposent à la violence, devenue tristement banale, elle aussi.

A l’écart de la ville, une famille de touaregs est posée là, dans une vie hors du temps, profitant de la dernière bulle de liberté qui existe dans cet univers déformé. Un mirage entre les dunes. Kidane le père, est éleveur. Sa femme est, d’une certaine manière, libre; ainsi que l’est leur fille, Toya, vivante comme un rayon de soleil dans la nuit. Des histoires de vie se croisent, se bousculent, malgré l’étendue des paysages.

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« Timbuktu » n’est pas un documentaire, mais le réalisateur propose un scénario sans artifice. Il n’en a pas besoin, car l’atrocité de la réalité suffit à donner une part d’extraordinaire à la fiction. Dans « Captive », Brillante Mendoza filmait le fond d’humanité qui subsiste dans l’âme du djihadiste. « Timbuktu » dresse un portrait beaucoup moins complaisant, n’hésitant pas à tourner au ridicule ces « combattants du néant ».

Des djihadistes sinistrement ubuesques

En effet, Sissako met en scène l’hypocrisie de ces hommes, qui imposent l’absurdité au nom d’une religion qu’ils ne saisissent même pas. Une séquence illustre parfaitement ce paradoxe : celle de la vidéo que les djihadistes tentent de tourner. L’un d’eux, regard caméra, doit dire qu’il était auparavant rappeur, mais qu’il se repent car la musique est un péché. L’autre lui reproche son cruel manque de conviction en le disant. De la même manière, les djihadistes, chacun à leur façon, se sentent au-dessus des lois qu’ils écrivent. Ils sont passionnés du football qu’ils prohibent, fument en cachette les cigarettes qu’ils proscrivent. Mais qui sont les plus esclaves ? Sont-ce les djihadistes, qui se dévouent corps et âme ? Ou sont-ce ces courageux citoyens, qui osent se rebeller, pour contredire l’injustice ?

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Je redoutais un bain de sang et d’horreur, une pluie de balles perdues et des cris. Abderrahmane Sissako s’épargne cette violence, inutile. Au contraire, son film est certes éprouvant, mais traite le sujet avec beaucoup de pudeur. Les insoumis sont arrêtés, condamnés – par un jury, arbitraire – les sentences sont injustes, mais sont un (faible) rempart à la sauvagerie. La terreur règne par la lourdeur qu’elle impose, bien que la vie semble perdurer, malgré tout.

L’impossible dialogue

Croyance contre religion, l’imam  n’hésite pas à se poser en médiateur, affrontant en face le djihad. « Où est la bonté ? » demande-t-il. Les textes sacrés sont soumis à une réinterprétation malhonnête, contre laquelle il ne peut rien. Poussés dans leurs retranchements, ramenés à leurs propres inexactitudes, les djihadistes réinventent sans cesse les règles, inlassablement. Car si dieu veut …

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Dans ce monde sous tension, l’insolente platitude de la vie peut faire basculer le destin. Le motif du drame ? Un pêcheur abat la vache de l’éleveur. L’émotion explose. Plan large sur la beauté du coucher de soleil. Sissako use de l’esthétique cinématographique pour illuminer l’obscurité humaine. Au milieu du chaos, les femmes sont des révoltées magnifiques, plus héroïques que tous les hommes réunis. Elles lèvent haut la tête, et ne manquent pas d’audace pour déstabiliser les bourreaux. Leur force ? La dignité. Parmi elles, une curieuse sorcière erre dans les ruelles de Tombouctou. Sa longue traîne terreuse laissant comme une empreinte de son passage. Les hommes, elle ne les craint pas; eux préfèrent l’éviter. Elle est l’ombre mystique, l’incompréhensible symbole de l’errance humaine.

Le film est plus un témoignage qu’une œuvre politique, mais rappelle qu’en 2014, à Tombouctou, le drame n’est pas une mise en scène d’exactement 1 heure et 37 minutes; mais bien une réalité de chaque seconde de chaque minute de chaque jour. Crispant.

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