Cinéma vérité

LA VIE DOMESTIQUE d’Isabelle Czajka

NOTE 3,5/5

Il m’arrive rarement de regarder deux fois un film – même s’il existe bien sûr certaines exceptions – encore moins seulement quelques mois plus tard. Lorsque l’émotion est connue, quand le frisson est passé, difficile de me laisser encore surprendre par une réalisation que je connais déjà. Surtout, « La vie domestique » n’a vraiment rien d’un film sensationnel, et d’ailleurs il ne cherche jamais à l’être. Avec son long-métrage, Isabelle Czajka incarne parfaitement son propos : le vide de la vie. Le titre annonce la couleur, sans détour. Mais celui-ci ne doit pas pour autant être trompeur, car la réalisatrice parvient, selon moi, à parler de l’ennui avec délicatesse, sans être ennuyeuse. Magnétique.

Juliette est une mère au foyer. Une femme qui s’oublie. Dans cette banlieue cossue où tout n’est qu’apparence, le personnage d’Emmanuelle Devos ouvre doucement les yeux sur la vacuité de son existence. Isabelle Czajka nous invite à partager 24h de la vie de Juliette.

Desperate Housewifes à la française ?

Le film ne tord pas le cou aux clichés, au contraire : il les exploite pour en souligner les failles, les maladresses. La première séquence est le reflet de cette vie inconfortable. Un dîner oppressant, quelques remarques sexistes, racistes et lourdes, et un mari passif, qui acquiesce avec le sourire. Est-cela, la vie rêvée qu’on nous propose ? Pourtant de loin, le couple formé par Juliette et Thomas est idéal. Ils sont aisés, éduqués, passionnés, parents de deux enfants … Mais sous le vernis, une réalité : un mari proviseur de lycée plutôt égocentrique, plus inquiet à l’idée de s’occuper de ses enfants que d’encourager sa femme qui attend une réponse pour un entretien.

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« La vie domestique » est une course contre le temps. La journée s’égrène au rythme effréné des aller-retour de Juliette, qui jongle entre les tâches ménagères, l’école, le centre commercial, l’atelier lecture qu’elle anime ou encore le dîner qu’elle organise chez elle. Une longue liste de « choses à faire » – « des occupations » selon son mari – toutes plus banales les unes que les autres, vides de sens, mais écrasantes. Juliette est un automate, elle agit machinalement, par habitude, suspendue au mince espoir de décrocher son entretien. Retrouver du travail, c’est recouvrer sa crédibilité, mais surtout : son utilité. Le film s’interroge sur la place de la femme dans cette société machiste, conformée, et la transparence qu’elle impose à ces portraits de mères au foyer.

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Dans ces maisons qui se ressemblent toutes, impersonnelles, le sel de la vie a déserté les lieux. Quelques plans larges sur une aire de jeux sans enfants, un paysage sans âme, un parc sans souffle, viennent ponctuer le film et illustrer la morosité du temps qui passe. La vie est un lâcher prise, réduite à un paysage abandonné, un souvenir d’un passé agréable. La vie de Juliette est une longue route trop calme, trop lisse, sans horizon. Elle et lui s’échangent des banalités, il y a entre eux l’habitude, ils cohabitent, mais il manque la complicité. Où est l’étincelle, l’instant pétillant, dans le tribut du fatal « train train quotidien » ?

S’émanciper en tant que femme

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Elles se croisent devant les grilles de l’école, point de rencontre inévitable pour des mamans. Elles nouent des liens pour partager leur solitude, s’invitent pour le café. Elles échangent des vanités, sur ce qui les effraient à la télévision, et de conclure « faut aimer notre vie, au fond on est heureuses ». La méthode Coué, parce que dans leur petite vie sans histoire, se plaindre serait indécent. Leur misère est dorée, tout comme les barreaux de leur prison qui les empêchent d’exister, d’être, tout simplement. Existe-t-il seulement des chagrins plus doux que les autres ?

Les enfants sont leur souffle, leur énergie. Paradoxalement, ils sont ce qu’elles adorent et ce qu’elles haïssent. Être mère, ce sentiment merveilleux qui vire à la contrainte, de devoir supporter ces boulets qu’on traine derrière soi. Ces femmes ne sont plus femmes mais des mères. L’ombre d’elles-mêmes. « Avant, quand on faisait la fête, on mettait de la musique et on dansait ». Aujourd’hui, les dîners ressemblent à des réunions, dont le sujet principal reste la pluie et le beau temps … et les enfants.

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Alors les mères appellent au secours des nounous, pour espérer un instant de liberté, et s’affranchir. Elles se soutiennent et se rejoignent, continuent de se heurter à l’incompréhension de leur mari, qui déprécient leur rôle qu’ils considèrent comme de la figuration. Juliette est au bord de l’implosion, bien qu’elle semble finalement résignée : « Qu’on en finisse ». Avant que tout ne recommence le lendemain.

Isabelle Czajka pose un regard plutôt fataliste sur ces femmes au foyer, dont elle tente de capter l’essence. On comprend ce besoin de poser un cadre, de forcer les traits, pour étayer son propos. Et l’ensemble est un tableau assez réussi, très esthétique. La réalisatrice offre un film à la fois drôle et triste, émouvant et impitoyable. Je regrette simplement que le film traite le sujet comme une vérité générale. Juliette est portée par la prestation d’Emmanuelle Devos, dévorante. Elle est là, ou ailleurs. Dans ses doutes, elle est encore libre, libre de rêver ses rêves.

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