Cinéma vérité

BÉBÉ TIGRE de Cyprien Vial

NOTE 3/5

Pour son premier long-métrage, Cyprien Vial emmène le spectateur dans un curieux voyage : celui, tortueux, des mineurs isolés étrangers. Des ados envoyés illégalement en France par leur famille, puis pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Tendance docu-fiction à visée sociale, qui rappelle un peu le style de Céline Sciamma. Tantôt tragique, tantôt sensible, Cyprien cherche sans doute encore un peu sa propre marque de fabrique. Mais je salue cette prise de risque. Choisir d’aborder un sujet délicat est un pari osé, dans un contexte où tous les projecteurs sont braqués sur les questions d’immigration.

Paris-Penjab

Ce « Bébé tigre » là n’est pas mignon, il est sauvage. Naïf, mais combatif. Il s’appelle Many. Arrivé du Penjab à l’âge de 15 ans, missionné par ses parents pour rapporter de l’argent. Là-bas, culturel. En France, interdit. Deux ans plus tard, nous retrouvons un adolescent consciencieux, scolarisé et hébergé en famille d’accueil. D’ailleurs, ceux qui le reçoivent sont un peu à son image : bancals. Peut-être la raison pour laquelle Many tisse avec Patricia – sa mère de substitution – une relation si complice. Elle, est revenue vivre chez son père, avec qui elle se chamaille gentiment à longueur de temps. Elle n’a pas d’enfant, pas de mari … pas de repère, hors du cocon familial. Many est en France abandonné, loin des siens. Ils se comprennent.

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« Bébé tigre » relate le combat d’un jeune homme face à son destin. Cyprien Vial fait de Many le symbole d’une intégration réussie. L’archétype de l’élève modèle : il manie la langue de Molière, il est curieux de tout et doué partout. Surtout : il a des rêves, de l’ambition. Pour un gamin de banlieue, immigré de surcroît, c’est affirmer que tout est possible. Ici, le réalisateur prend ainsi le contrepied des films du genre, à l’image de « Bande de filles » (Céline Sciamma) ou d’ « Entre les murs » (Laurent Cantet) qui dénoncent plutôt le « no futur » de ces jeunes, désabusés.

Ainsi Many rêve-t-il de devenir ingénieur ferroviaire. C’est pourquoi il est si fier d’avoir fait son stage à la RATP … mais pourquoi vouloir absolument lui rappeler sa condition ? Lui proposer de déambuler en métro quand il fantasme sur de gros bolides ? Rien ne décourage le jeune Many, que Vial modèle avec une volonté de fer. Je me suis demandée ce qui pouvait bien attirer Many dans ce drôle de métier. Sans doute l’attrait du voyage, en référence à sa propre histoire, et au parcours sans fin qu’il est contraint de traverser ? De fait devenir ingénieur serait comme prendre le contrôle de sa vie, la guider, l’imaginer …

« Bébé tigre » parasite son propos déjà très fort avec ses velléités d’apporter une dimension sociale au film. Quitte, parfois, à rendre son propos fadasse et lisse en comparaison avec les références du genre. Il faut dire que le réalisateur a un lien ténu avec la multiculturalité, notamment dans les classes du collège de Pantin où il a déjà travaillé avant d’en faire le décor de son film. Il y présente une classe presque utopique, dans laquelle les élèves se nourrissent de leurs différences et partagent leurs cultures. Le discours est par instants très policé, presque insipide. Dégoulinant de bienveillance. Mais je pardonne à Cyprien Vial ce côté bisounours, largement contrebalancé par la maîtrise du sujet principal. Le film est documenté, et ça se voit : il n’hésite pas à mettre le doigt sur les incohérences d’un système, à souligner les inégalités. Je suis ressortie de la salle avec l’impression d’avoir découvert quelque chose, compris un truc.

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Un héros qu’on a envie d’aimer

Many est un surhomme. Il conjugue sa vie d’étudiant, sa vie de travailleur (au noir) et il trouve, dans les 24 heures d’une journée, le temps de mener sa vie de couple. Mais comment fait-il ? Un véritable félin, agile dans tous les domaines; mais à qui on impose une schizophrénie perpétuelle, entre avenir prometteur et retour au Penjab.

Toute la force du film est là : Cyprien Vial donne envie d’aimer Many. C’est fou ce qu’on s’attache au protagoniste, à sa personnalité ambivalente, à sa bonne volonté. La caméra filme son visage en gros plans, crée une vraie proximité avec le spectateur. Ainsi on est invité à partager ses pensées intérieures, ses doutes, ses joies et ses déceptions. Many est au départ un personnage passif, mais nous suivons – aux premières loges – sa transmutation en adulte. « Bébé tigre » s’affirme, gagne en maturité, grandit, tout simplement.

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Avec les caméras épaules, impossible de ne pas rentrer dans l’histoire. Le film nous balade de situation en situation, rend le spectateur « complice » de Many, jusque dans ses dérives, nous mêle aux coulisses pour mieux saisir le sens de ces injustices. Paradoxalement Cyprien Vial image avec beaucoup plus de pudeur les moments heureux, épanouis ; qu’il valorise par quelques plans très esthétiques.

Je ne peux pas tout raconter, mais il faut voir « Bébé tigre » pour comprendre toute l’intensité des émotions que nous propose le réalisateur. Un film simple dans une histoire compliquée. C’est peut-être ça, la clé ?

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