Cinéma vérité

SILS MARIA d’Olivier Assayas

NOTE 2/5

Les étiquettes. Sans doute est-ce qui effraie le plus les actrices. Quelle tristesse de vouloir absolument mettre les gens dans des cases. Spectatrice avisée, mais néanmoins influencée, je me suis moi-même laissée prendre au piège des étiquettes. J’avoue que j’avais en horreur Kristen Stewart. Son nom résonnait en moi comme le synonyme de la saga « Twilight » (Catherine Hardwicke), et, donc, d’un ennui terrassant. Son César (meilleure actrice dans un second rôle pour « Sils Maria ») a fait tilt. Et pourquoi pas, finalement ? D’elle, je ne retenais que son côté garçon manqué, un peu rock’n’roll. Précisément ce qui – à mes yeux – la rend si différente et attachante à la fois, dans le superbe « Still Alice » (Richard Glatzer). Cette façon de rester elle-même en étant quelqu’un d’autre. Douce schizophrénie qui caractérise l’essence même de leur métier : être capable de tout jouer, sans jamais s’oublier. Bref, j’ai regardé « Sils Maria ». Ma première impression est bonne : Olivier Assayas s’est appliqué. Il nous propose un film intelligent et particulièrement soigné, du jeu des actrices aux effets de style. La photographie est une invitation au voyage; comme le suggère la première séquence, à bord d’un train. Hélas … en dépit de la beauté du tableau, c’est honteux, mais je m’ennuie.

À 18 ans, Maria Enders (Juliette Binoche) a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et garce qui conduit au suicide Hélèna, plus âgée et amoureuse. Vingt ans plus tard on lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois-ci dans le rôle d’Hélèna.

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Portraits de femmes

Le plus frappant est cette absence remarquée des hommes. Ici, la figure masculine est complètement éloignée du sujet principal: il y a le mari dont Maria Enders divorce d’abord, puis l’auteur de la pièce Wilhelm Melchior – dont le début du film annonce la mort -, ou encore l’acteur Henryk Wald que Maria déteste. Le thème de la pièce lui-même met en scène deux femmes, où l’homme n’a pas sa place, ailleurs que derrière la caméra. « Sils Maria » est comme une thérapie. Olivier Assayas leur offre un film élégant et réfléchi, un manifeste pour toutes les actrices, sur le succès et le temps qui passe, invariablement. Définitivement, un film sur les femmes et pour les femmes.

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Même le nom du village éponyme – où se déroule le film – résonne comme une ode à la féminité. C’est aussi et surtout le symbole de la créativité, là où se réfugiaient écrivains et intellectuels du XIXème et XXème siècles. Une véritable Madeleine de Proust, où cohabitent songes et souvenirs, doutes et états d’âmes, inspiration et frustration. Les nombreux fondus au noir, signature de « Sils Maria », sont autant de clins d’œil subtils aux souvenirs. Le village devient un huis-clos confondant, où Maria Enders tente de rentrer dans le rôle d’Hélèna. Une femme faible qu’elle refuse d’incarner, ramenée à ses propres vulnérabilités. Le métier d’actrice est déjà une première confrontation en soi. Celle de deux identités, qui se rencontrent et se bousculent, pour ne faire plus qu’une. Mais son nom (Enders) est-il annonciateur d’une fin ? Parce qu’elle a vieilli, le rôle de Sigrid – qui vit toujours en elle – ne lui appartient plus.

Nous voilà face à un film photomaton, qui tire le portrait de trois femmes, inspirées par des caractères aussi caricaturaux que tranchés. On y retrouve ainsi l’actrice bourrée de doutes et qui se voit vieillir, l’assistante personnelle tournée vers la modernité – quitte, parfois, à blesser la star dans son ego – (Kristen Stewart), et enfin la jeune starlette de blockbusters trash et provocante (Chloë Grace Moretz). Cette dernière représente pour Maria l’archétype de ce qu’elle dénigre : des rôles sans épaisseur, dans un genre fade (la science-fiction) qu’elle ne considère pas comme du « cinéma » au sens propre. Maria n’est pas physiquement vieille, mais porte des convictions dépassées. Elle refuse le changement, ne s’intéresse pas aux nouvelles figures du cinéma. Elle défend avec ferveur le passé, effrayée par ce qu’elle ne connaît pas. Car dans le tourbillon de la célébrité, les actrices sont résolument seules. Valentine, son assistante joue tous les rôles à la fois : collègue, amie, compagne … Elle est l’épaule nécessaire, sans qui Maria vacille. Une relation forte et ambiguë, qui fait étrangement écho au sujet de la pièce …

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L’effet miroir

Elle s’intitule « Le serpent de Maloja », en référence au phénomène météo de la région de Sils Maria : un banc de nuages vaporeux, zigzagant entre les montagnes. Un spectacle magique et inexpliqué, perdu entre réalité et fiction; à l’image du film d’Olivier Assayas. Car « Sils Maria » est une troublante mise en abyme de la propre vie des actrices, faisant elle-même écho à la vie de Juliette Binoche ou Kristen Stewart. Un effet miroir terriblement déroutant.

Le réalisateur joue avec les vérités pour mieux nous perdre dans les dédales de la fiction. Les rôles s’entremêlent, se fondent, jusqu’à se superposer. Maria est malgré elle déjà Hélèna, Valentine (qui la fait répéter) devient Sigrid. Leur relation fusionnelle supplante les lignes du texte. De la même manière, on retrouve un peu de Kristen Stewart en filigranne : Jo-Ann Ellis – la starlette adolescente des blockbusters – n’est pas sans rappeler le destin de l’actrice, mais aussi celui de Maria Enders avec le rôle de Sigrid, ou encore celui de Juliette Binoche, qui commença sa carrière à 18 ans.

« Sils Maria » est une étonnante réflexion sur le rapport d’une actrice à son rôle, sa façon de s’y identifier, de se l’approprier, de lui donner vie. Et la façon de le « libérer », lui rendre son évanescence. Poétique et esthétique, bien que certaines longueurs freinent le spectacle …

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