Choc cinématographique

VICTORIA de Sebastian Schipper

NOTE 4/5

Intérieur, nuit. Le film coupe immédiatement le spectateur de toute réalité : entre les quatre murs de la discothèque, la vision se trouble d’ivresse stroboscopique, et la musique assourdissante se renforce jusqu’à devenir étouffante. Omniprésente. Sur la piste, Victoria se déchaîne, assoiffée d’adrénaline pour échapper à sa triste solitude. Dans ce lieu de relâchement, d’ivresse et de séduction, la jeune femme reste désespérément transparente, bien qu’elle se démène pour attirer les attentions.

Fraîchement débarquée de Madrid, Victoria n’a pas eu assez de trois mois pour faire des rencontres. C’est ainsi qu’elle se laisse apprivoiser par une bande de jeunes berlinois, qui lui proposent de lui faire découvrir la ville, de nuit. Berlin devient soudain belle, underground, libre, ivre : un formidable terrain dramatique, idéal ou irréel. Les rues semblent n’appartenir plus qu’à eux, un lieu dans lequel on aime à se perdre, se rencontrer, s’y retrouver. Jusque là tout va bien. Mais « Victoria » n’est pas un film comme les autres. Sa genèse est d’ailleurs tout à la fois intrigante et prétentieuse : l’envie de faire vivre une expérience, et non de la montrer.

De ce point de vue effectivement, l’expérience qu’il propose va au-delà d’un certain effet de réalité augmentée. Car le spectateur n’a ici rien de passif : Sebastian Schipper organise en quelque sorte la plus grande prise d’otage du cinéma, embarquant chacun de nous de gré ou de force dans son aventure; à la manière d’un film dont nous serions l’un des héros. Il ne s’agit pas de faire du spectateur un simple témoin, mais de le rendre véritablement parti-prenante de l’histoire.

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Une immersion totale

Résolument, « Victoria » n’est pas un film de contemplation. Surtout une véritable prouesse technique et sensorielle, capable de nous happer dès les premières secondes. L’immersion est totale, incontrôlée, excitante. Non, le réalisateur ne fait pas appel à un quelconque effet de 3D, seulement au fameux plan-séquence. Une utilisation ici qui n’apporte aucune valeur esthétique, si ce n’est pour garantir la cohérence d’un projet ambitieux, basé sur l’intégration du spectateur en tant que personnage à part entière. Ce qui fait la singularité de « Victoria » l’est bien plus encore, puisque l’histoire vue à l’écran se déroule en temps réel devant la caméra. En somme, un film tourné en une seule prise de deux heures et quart, vécu par les acteurs exactement comme le spectateur. Une performance que je trouve carrément bluffante, captée à un rythme effréné, sans temps mort, élevé par des acteurs absolument renversants.

Je me répète : ne croyez pas que « Victoria » soit le genre de film qui se regarde. C’est un film qui se vit, dont les dialogues complètement improvisés donnent encore plus ce sentiment de chef d’oeuvre, tant ce qu’on nous donne à voir est éblouissant de justesse et de naturel.

Un féroce besoin de liberté

Le scénario en lui-même n’a d’ailleurs rien de particulièrement original. Une fille, une bande de boys, la fête, l’alcool et l’attendu dérapage. La structure narrative n’a a priori rien de surprenant. Mais, comme Victoria qui goûte à l’adrénaline du vide – sur le toit d’un immeuble, le spectateur nourrit cet appétit de l’inattendu, résolument dévorateur.

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Ici, les temporalités sont complètement révolues; les deux heures du film sont vécues sur un autre espace-temps, qui donne au temps le temps de paraître infiniment plus long. Imaginez plutôt : en une seule nuit, vous faites la fête, le tour de Berlin, un braquage, vous tombez amoureux, vous faites l’expérience de la (re)naissance et de la mort. De façon triviale, « Victoria » sonne un peu le début et la fin d’un trip. Celui qui va crescendo et retombe brutalement, conséquence d’une nuit de chaos inconscient.

Il y a quelque chose chez Victoria de très mutin, un peu enfantin. Son visage d’ange contraste avec la séduction qu’elle dégage. Sa vie finalement est un peu monotone, esseulée et serveuse dans un café rapide de Berlin. Le soir, elle fait la fête et s’enivre d’interdit, profite de l’obscurité car en sortie tout est permis. Victoria respire ce besoin évident de liberté, qui se ressent dans sa fougue naturelle. Son entrain et son obsession pour le danger, comme une femme en éclosion, prête à attraper la perche tendue pour évoluer, avancer, s’affirmer.

« Victoria » n’est pas un film parfait, l’histoire prenant tout à coup une tournure presque inquiétante; et dispersant quelques fois l’attention du spectateur, passant du romantique au sensationnel, du teen movie au thriller. On relèvera néanmoins cette belle intention d’innover, et cette impression d’être privilégié, littéralement aspiré dans le plein poumon de l’histoire. Délirant.

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