Cannes 2015/Cinéma vérité

AMNESIA de Barbet Schroeder

NOTE 3,5/5

A huis-clos sur un îlot préservé d’Ibiza, en 1990. Jo a vingt ans, il vient de Berlin, il est musicien et veut faire partie de la révolution électronique qui commence. Pour démarrer, l’idéal serait d’être engagé comme DJ dans le club L’Amnesia. Martha vit seule, face à la mer, depuis quarante ans. Une nuit, Jo frappe à sa porte. La solitude de Martha l’intrigue. Ils deviennent amis alors que les mystères s’accumulent autour d’elle : ce violoncelle dont elle ne joue plus, cette langue allemande qu’elle refuse de parler… Alors que Jo l’entraîne dans le nouveau monde de la musique techno, Martha remet en question ses certitudes …

Un film de mémoire

Méfiez-vous des apparences. « Amnesia » est bien un film de mémoire. Celle, terrible, des horreurs nazies et de la longue route vers l’oubli, d’une nation divisée entre la honte et la repentance. Ici, Barbet Schroeder fait le chemin à l’envers. De la métaphysique de l’amour, beauté impalpable et hors du temps, le film dérive vers une vérité dramatique et terre à terre, anéantissant subitement tous les efforts de reconstruction et d’amnistie des personnages. La fin n’a alors plus aucun sens, réveil abrupt et belliqueux troublant la quiétude idéale d’une Ibiza méconnaissable. Je n’ai plus qu’une question. Pourquoi ? Pourquoi gâcher la délicatesse d’un état de grâce, pour tapisser d’atrocité la pureté du tableau ?

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Le cinéaste semble régler ses comptes avec lui-même (sa mère qui a renié l’Allemagne), à travers des personnages pris en otages. Il donne alors aux spectateurs des illusions, pour que ses messages aient l’effet d’une bombe. Pour ma part, c’est l’incompréhension. Pourquoi tant d’insistance ? Pourquoi nous fatiguer et fatiguer les personnages avec ça ? Quel est l’effet recherché ? A s’acharner sur le passé, le film atteint parfois une forme de pesanteur étouffante, qui n’arrache en plus de larmes à personnes – si ce n’est à Bruno Ganz, apparition fugace et pourtant profondément fatigant. Une bien étrange intrigue qui va décidément à l’encontre de ce décor improbable, digne d’une photographie InstagramLes contrastes parfaits du bleu et du blanc sacralisent les lieux, devenus intouchables. Le ciel comme seul rempart au fantasme, l’immensité comme unique repère. Ici, tout paraît une évidence, rien ne semble impossible.

L’illusion du paradoxe

Jo et Martha sont allemands, vivent à Ibiza mais se parlent en anglais. L’un est jeune, résolument tourné vers l’avenir et la technologie; l’autre est âgée et refuse la modernité (elle vit sans électricité, soigne par les plantes, pêche son poisson …). Pourtant ces deux-là parviennent à cohabiter, dans une bulle qu’ils s’inventent, atemporelle. Hors de portée. Barbet Schroeder capte la naissance d’un instant d’abandon à la vie, à l’ordre, une parenthèse évanescente, qu’eux-même peinent à décrire. Leur relation repose sur l’énigme, le mystère, chacun fouillant la part d’ombre de l’autre. A quel point peut-on se renier soi-même ? Martha a beau refuser d’être allemande, rien n’efface son identité. A l’écran, un déshabillage subtil et maîtrisé, à la recherche d’une forme d’absolu.

Ainsi naît le trouble, avec toute la puissance d’un amour platonique et fougueux à la fois, muré derrière ce qu’il reste comme pudeur lorsque tout se partage déjà. De tout son long le film explose de sensualité, dans sa manière enamourée de regarder les corps et les visages, de retranscrire les émotions et les colères. Mais il ne s’agit pas ici de parler de « cougar ». Le terme est bien trop inapproprié pour expliciter l’innocence de cette rencontre. Flotte dans l’air la virtuosité du couple Nicole Garcia / Reda Kateb dans « Gare du Nord » de Claire Simon (chroniqué ici).

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Tout aurait dû s’achever là. Sur les notes, naïves – mais qu’importe – d’un échange mutuel, de la découverte d’une nouvelle réalité, voire des seuls souvenirs heureux de l’Allemagne des années 40, via la musique comme Madeleine de Proust.  De ce qu’il y a de plus émouvant dans ce film, remercions le cinéaste d’avoir figé sur pellicule de petits bonheurs furtifs, à l’image d’une Martha soudain radieuse et rajeunie qui danse sur la techno de Jo, et transcende avec timidité la notion amoureuse. Vertigineux.

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