Cannes 2015/Choc cinématographique

THE LOBSTER de Yorgos Lanthimos

NOTE 4,5/5

SORTIE EN SALLES  LE 28 OCTOBRE 2015

Dans un futur proche – reflet de notre société actuelle –  toute personne célibataire est arrêtée, transférée à l’Hôtel et dispose de 45 jours pour trouver l’âme sœur. Passé ce délai, elle sera transformée en l’animal de son choix. Pour échapper à ce destin, un homme s’enfuit et rejoint dans les bois un groupe de résistants ; les Solitaires.

Je suis formidablement choquée par la bombe cinématographique qui vient d’exploser devant mes yeux. Aveuglée par le génie d’un iconoclaste pudiquement scandaleux,  qui réalise ici encore une sorte d’ovni dramatique dans la stricte lignée de « Canine » en 2009 ou de « Alps » en 2011. Suis-je surprise ? Pas vraiment. Cette émotion, je l’attendais avec une relative appréhension, comme je l’annonçais avant le Festival de Cannes 2015.

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Retour à l’état animal

Yorgos Lanthimos représente pour moi la quintessence même de ce qui me fascine à l’écran : cynique, déroutant, imprévisible. Sa force ? Déjouer la réalité par l’absurde, et la mettre face à ses contradictions. Réussir à suggérer la violence sans la filmer. Faire émerger la face sombre de notre société dans une forme d’innocence. Et « The lobster »  – en français le homard – ne déroge pas à la règle. Derrière ce titre loufoque se cache une réalité littéralement animale, inquiétante parodie de la sauvagerie humaine, que le réalisateur se plaît à déstructurer.

Les images, à la colorimétrie glaciale, sont particulièrement soignées, comme pour embellir l’insoutenable. Lanthimos joue avec le spectateur, s’évertue à imprimer l’effroyable sur nos rétines, sous couvert d’une révoltante naïveté. Le climat est oppressant, à l’image de cette voix, impalpable, qui réveille chaque matin les résidents de l’Hôtel avec le décompte des jours vers la fatalité. « The lobster » s’entête ainsi à nous désarmer, tout comme il désarme ses personnages. Naît alors une certaine forme d’impuissance, qui contamine la salle autant que le film.

Pire, Lanthimos n’en oublie pas d’être drôle. Un humour corrosif, dont on aurait presque honte de rire. Un rire parfois nerveux, puisque tout ici fait surgir le malaiseque le spectateur recherche paradoxalement à chaque seconde du film. La scène finale est d’ailleurs terriblement emblématique, et contribue à rendre « The lobster » particulièrement entêtant. Le réalisateur atteint là un paroxysme éblouissant, au propre comme au figuré, qui fait au moins l’effet d’une triple montagne russe sur les battements du cœur. Brillant !

Le vrai, le vraisemblable et le véridique

Jean-Christophe Rufin (membre de l’Académie française) a dit, à propos des romanciers : « il ne faut pas confondre le vrai, le vraisemblable et le véridique. Parfois, le vrai n’est pas crédible, quand le vraisemblable n’est pas vrai« .

Cette phrase fait pour moi écho au surréalisme représenté par Yorgos Lanthimos. Un univers profondément intelligent, totalement absurde, où évoluent des personnages caricaturés ; mais dans lequel néanmoins on a fortement envie de croire. « The lobster » est une critique douloureuse sur les valeurs de l’amour aujourd’hui, spoliées par une course effrénée à l’amour, déshumanisée depuis l’apothéose des sites de rencontre. Peut-on encore aimer de façon spontanée ? Naturelle ? Le célibataire est-il forcément malheureux ?

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Derrière cet apparent minimalisme se cache le théâtre autoritaire d’une société tiraillée entre le bien et le mal, le couple et le célibat, se rejoignant pourtant sur un point : l’absence de sentiment. Lanthimos s’interroge, et imagine ainsi cet étrange centre de rééducation amoureuse, symbole totalitaire représentant le poids des conventions et le ballet hypocrite ou artificiel de ces nouveaux « modes de rencontre », basés sur le mensonge (d’un point commun anecdotique, d’un comportement, d’une attirance physique …). Ici l’homme est interdit de plaisir solitaire, sous peine de se faire brûler la main au grille-pain. La femme est mise en garde sur le risque d’agression si elle avance seule, sans compagnon. Le film est nécessairement manichéen, divise les pro et les contre, dans une lutte acharnée et délicieusement cruelle ; à laquelle le héros tente d’échapper. De ce chaos survient pourtant un entre-deux. L’amour, véritable, peut-il sauver l’homme ? Le film donne ainsi une lecture scrupuleusement métaphorique, offrant au spectateur le spectacle odieux ou ridicule d’une chasse aux amoureux réduite à une chasse aux sorcières.

Colin Farrel, Rachel Weisz et John C. Reilly forment ensemble un trio incroyable. Et rien que leur prestation vaut déjà de regarder le film. Je suis en revanche plus réservée sur Léa Seydoux, qui dénote selon moi dans le paysage. Son jeu est en décalage avec l’esprit du film, difficilement crédible dans ce décor en carton pâte pourtant plus vrai que nature. Pour tout le reste ? Agréablement traumatisant !

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