Cannes 2015/En bref

En bref : LA TERRE ET L’OMBRE de César Acevedo

NOTE 3,5/5

SORTIE EN SALLES LE 3 FÉVRIER 2016

Alfonso est un vieux paysan qui revient au pays pour se porter au chevet de son fils malade. Il retrouve son ancienne maison, où vivent encore celle qui fut sa femme, sa belle-fille et son petit-fils. Il découvre un paysage apocalyptique. Le foyer est cerné par d’immenses plantations de cannes à sucre dont l’exploitation provoque une pluie de cendres continue. 17 ans après avoir abandonné les siens, Alfonso va tenter de retrouver sa place et de sauver sa famille.

Une longue route perdue entre les champs, perspective toute tracée d’un destin a priori inévitable. Le passage éclair d’un camion suffit à faire disparaître le paysage d’un épais voile de poussière. Preuve qu’un rien peut tout éradiquer. Qu’ici la vie n’est que survie. Le film révèle ainsi quelques faux airs de tragédie grecque dans sa construction minimaliste : unité de lieux (la route, la maison, les plantations) – utilisant le « vide » pour seul décor; unité de temps – les jours s’égrainent, tous semblables, et la vie paraît comme suspendue -; enfin unité d’action, concentrée autour de la lâcheté des hommes.

la tierra y la sombra 2

Alfonso et son petit-fils Manuel construisent un perchoir pour les oiseaux

Il a ce père d’abord (Alfonso), qui a fui le domicile familial pour ne pas affronter la déchéance de sa ferme. La faiblesse du fils (Gerardo) ensuite, incapable de quitter sa mère pour rejoindre la ville alors que l’air ici lui est devenu irrespirable. « La tierra y la sombra » conjugue ainsi « le » courage au féminin. Face à la paralysie des hommes devant la difficulté, la vieille mère et l’épouse subissent la pénibilité d’un travail précisément masculin – au cœur même des plantations de cannes responsables de la maladie de Gerardo. L’ordre familial se veut alors bousculé et les conventions avec : ici, les hommes prennent le balais et les femmes les décisions.

la tierra y la sombra 3

Esperanza et sa belle-mère, ouvrières dans les plantations

Par elles aussi naît l’espoir (d’ailleurs, la femme se prénomme Esperanza); et leur détermination transcende le drame : un appel à la solidarité dans une communauté rongée par le repli sur soi. Car la solitude est ici omniprésente. Dans la mise en scène déjà, où la maisonnée se veut isolée sur cette longue route cernée de plantations; contrainte en outre de garder ses fenêtres closes. Mais dans les individualités également, où la famille fait face seule à la maladie, où les deux femmes se retrouvent seules face au despotisme des chefs de plantations – insensibles au sort de leur ouvrier. Alfonso est seul lui aussi, dans cette famille abandonnée qu’il doit ré-apprivoiser. Même les oiseaux ont déserté, dont les chants s’opposent aux cris des travailleurs révoltés.

la tierra y la sombra

Le cinéaste colombien respecte les codes d’un cinéma sud-américain abrupte et subtil à la fois. « La tierra y la sombra » n’est pas sans rappeler par exemple le superbe « Year of the tiger » du chilien Sebastian Lelio (que j’avais découvert au FIFE en 2013). Une autre histoire de « terre et d’ombre » et de reconstruction humaine. Acevedo apporte une pudeur supplémentaire, sublime et délicate, qui contrebalance la photographie chaotique qu’il impose à son film. Le réalisateur souffle sur les braises mais sans raviver la flamme : inutile de montrer quand il est plus beau de suggérer. C’est là toute la force du film, lauréat de la Caméra d’Or au Festival de Cannes 2015. Qu’importe la destruction, subsisteront les souvenirs … Intelligent.

(Titre original : LA TIERRA Y LA SOMBRA, première publication le 7 juin 2015)

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