Cinéma vérité

L’AVENIR de Mia Hansen-Love

NOTE 2,5/5

Nathalie est professeur de philosophie dans un lycée parisien. Passionnée par son travail, elle aime par-dessus tout transmettre son goût de la pensée. Mariée, deux enfants, elle partage sa vie entre sa famille, ses anciens élèves et sa mère, très possessive. Un jour, son mari lui annonce qu’il part vivre avec une autre femme. Confrontée à une liberté nouvelle, elle va réinventer sa vie.

Genre : drame. Voire, comme l’analyse l’Association française des cinémas art & essai, drame psychologique. Comme si, au fond, les épreuves de la vie étaient nécessairement vécues avec chagrin. Tout cela m’amène à penser que ce sont précisément contre ces idées reçues que s’élève le film de Mia Hansen-Love, dans une société conditionnée, convaincue « qu’après 40 ans, une femme est bonne à jeter à la poubelle »; comme une interdiction officieuse – ou une impossibilité – de continuer à évoluer.

C’est ce que réfute avec beaucoup d’humilité le personnage de Nathalie, derrière ses apparences de lettrée hors du temps – mère à penser de ses élèves. Et de m’interroger soudain : à quel point le spectateur peut-il s’identifier à un personnage, entre ce qu’il évoque et celui qui l’incarne ? L’image reconnue que véhicule Isabelle Huppert ne cannibalise-t-elle pas finalement l’effort d’universalité derrière le cinéma naturaliste qu’explore « L’avenir » ?

Organiquement nourrie par son travail, mariée, deux enfants : Nathalie représente cette image d’Épinal d’une « vie réussie ». On craint naturellement le film d’élite, dont les protagonistes reflètent le parfait stéréotype d’une certaine bourgeoisie où la culture et l’esprit bouillonnent jusqu’à la surenchère. Mais le film a cela de rassurant qu’il nous rappelle à quel point la philosophie est à tout le monde – pourvu que chacun ait envie de s’y intéresser. D’ailleurs si la pensée est omniprésente, elle n’en demeure pas toujours synonyme d’intelligence.

L_avenir huppert kolinka

Habile sur la forme et sur le fond, la cinéaste semble jouer sur la multiplication des références, faisant de Nathalie une héroïne pratiquement allégorique, à la fois hors du monde tout en y étant fortement ancrée. Mais on sent l’idée d’en faire une femme comme les autres, qui peine à renoncer à l’ordre établi (le couple, les weekends en Bretagne, l’édition de livres, …), cette vie si longtemps vécue sous cette forme, au point de devenir une « norme ».

De la dispute du couple pour un ouvrage de philosophie comme les indices glissés dans les lectures de Nathalie, de la Difficile liberté de Levinas à La Mort de Jankelevitch,  la surexploitation de l’intellect pour seule justification fabrique des moments de gêne autant que des moments de grâce. Une relation sacrée, pratiquement biblique, lie les personnages à la pensée, dont les livres sont autant de guides spirituels pour avancer.

Et c’est effectivement sa sagesse qui la préserve, bien qu’elle « ne fasse pas l’économie de la souffrance », dixit Huppert. Une invitation à la réflexion pour déjouer la fatalité, formidable terrain d’expérimentations au plaisir, aux limites, à l’audace, à la jeunesse… Car la liberté s’apprend. Peut-on d’ailleurs acquérir la liberté ou s’agit-il d’une façon de voir la vie ? Ce sont tous ces questionnements par lesquels transite le film; et Nathalie de recommencer l’apprentissage de la vie – tel qu’elle l’enseigne à ses élèves. Sauf qu’à présent, son émancipation intellectuelle sur l’avenir lui est à son tour initiée par l’un de ses disciples. Ou quand une relation platonique jouit soudain de la pensée, telle une obsession jamais comblée.

L_avenir huppert

Et pour paraphraser le scénario, qui lui-même cite Rousseau sur le désir :

« Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. »

« L’avenir » s’envisage comme un voyage immobile, un cheminement intérieur. Au fond, une expérience profondément humaine qui confronte le reflet de sa propre réalité au monde réel. Comme si, finalement, la réalisatrice avait voulu graver sur pellicule une forme de mise à l’épreuve spirituelle, un récit initiatique du passage de la vie d’adulte à la vie de femme, et qui fait écho à la propre réflexion de Nathalie sur sa manière de considérer le monde, les choses, les gens. Théorique, sans être moraliste.

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