Cannes 2016

Cannes, jour 1 : Le Disciple, Albüm & Isola

Difficile de décrire cette forme d’incandescence spéciale qui émane du Festival de Cannes, tant l’obsession visuelle est infusée partout, jusque dans le moindre centimètre carré de dalles autour du Palais. Un espace confiné, restreint, dans lequel s’entasse une concentration massive de cinéphiles acharnés, qui s’extasient de la beauté contemplative d’un cinéaste inconnu et font la queue des heures pour le plaisir de voir. Dans ce temple du cinéma mondial, c’est dans cette enclave un peu hors du temps que sont réunis la crème de la crème de la cinéphilie, quand les badauds traquent les célébrités devant les hôtels et les fêtards dorment encore à poings fermés.

On ne peut que regretter que la compétition ne soit pas que cinématographique, puisqu’elle l’est aussi entre festivaliers. Le fameux « montre-moi la couleur de ton badge, je te dirais qui tu es » : quelle perte de temps et d’énergie. Car dans l’absolu, nous sommes tous un peu privilégiés. Pendant 10 jours, Cannes est une bulle d’égocentrisme revendiquée, où les superstars montent les Marches le soir et les moins stars l’après-midi. En toute confidentialité.

Au fond, ce n’est pas très important. Les plus beaux bijoux ne sont pas nécessairement les plus rutilants. Et derrière les projecteurs, d’autres sections parallèles à la Compétition officielle braquent les regards sur un cinéma parfois plus authentique, plus ambitieux, plus original. Et c’est surtout de ceux-là dont je brûle d’envie de vous parler.

En ce jour 1, trois films ont retenus mon attention :


« Le Disciple » (UCHENIK) de Kirill Serebrennikov : 3,5/5

L’histoire percutante de Vienamin, un adolescent saisit d’un radicalisme catholique soudain, bouleversant son entourage à coup de lectures bibliques littérales et agressives. Tout le monde est vite dépassé par ses certitudes et seule Elena, professeur de biologie, tentera de le provoquer sur son propre terrain.

le disciple

Avoir des clés sur la vie quotidienne russe pourrait aider à mieux saisir les nuances du film et ses subtilités. Mais l’ambiance quasi étouffante qui règne dans l’appartement suffit à expliquer la claustrophobie subite de l’adolescent. Dans ce lieu sombre aux papiers peints tape-à-l’œil surchargés de fleurs et au mobilier imposant, la mère est comme une ombre planante que la caméra suit le temps d’un long plan séquence. Une figure intrusive et ignorante, qui hurle et humilie au lieu de dialoguer.

Au lycée, ce n’est guère mieux. Les filles en bikini excitent involontairement la puberté masculine, finissant par jouer de leur charme. Et l’impudeur omniprésente, vue à hauteur de Vienamin, est vécue comme une agression psychologique. On comprend mieux alors ce qui a pu pousser le garçon à fuir mentalement dans une autre dimension : celle, a priori rassurante, de la religion.

Ici, c’est la Bible qui fait foi. Mais « Le Disciple » est avant tout une histoire basée sur l’incompréhension. Il  y relate celle de la mère et du fils, celle des élèves qui le méprise, celle des professeurs qui sont incapables de réagir, celle du couple que forme Elena et son collègue… Jusqu’à l’incompréhension, plus grave, des textes sacrés lus par Vienamin. En fait, d’un point de vue plus philosophique, le film semble illustrer l’incompréhension profonde qui déchire la science et la croyance.

Plongé dans un véritable fanatisme, le protagoniste fait douloureusement écho aux djihadistes, qu’il admire pour le courage qu’ils démontrent en hommage à leurs idéologies. Des farfelus « prêts à mourir » pour leur religion, mais qui n’y connaissent rien. Lorsqu’il se persuade que sa foi peut guérir son ami boiteux, l’ado frôle presque le ridicule – qui heureusement lui, ne tue pas. Une mascarade qui finit par donner le sentiment d’une vulgaire révolte d’enfant, une sorte de religion de Peter Pan, où Vienamin joue à « croire qu’il croit », par défi. Par espoir. Par méconnaissance. Une ultime preuve de l’égocentrisme adolescent, qui retourne chaque phrase en sa faveur, ramène chaque échange à la Bible, provoque sa propre victimisation dans le but de devenir martyr, interprète tel qu’il a envie de comprendre, sans jamais reconnaître qu’il se trompe – même face au prêtre – afin de bien signifier sa souffrante solitude intérieure, qui le confronte malgré lui à l’étendue de son impuissance.

Dommage que l’antisémitisme de la fin s’ajoute à un sujet déjà lourd, créant une confusion supplémentaire dans une scène de chaos final. On retiendra néanmoins la belle hystérie de la mise en scène, qui porte avec énergie un film résolument déroutant et tenace, longtemps après la projection.

Sortie à définir – Distribution : ARP Sélection


 « Albüm » de Mehmet Can Mertoğlu : 3/5

Un couple marié, approchant la quarantaine, met en scène dans un album photo une fausse grossesse pour dissimuler à son entourage qu’ils adoptent un enfant.

album film cannes

Le prologue parle de lui-même : nous y voyons des scientifiques manipuler des semences, puis une vache mettre bas. Aussitôt, le réalisateur parvient à déshumaniser la beauté d’une naissance, ramenée à un acte robotique et aseptisé. Une atmosphère chirurgicale qui transpire dans tout le film, et soulignée dans chacun des plans. En effet, impossible de ne pas évoquer la précision des cadres, travaillés comme des photographies et jouant sur les profondeurs, les reliefs, les aspérités. Une esthétique froide, qui rapidement nous heurte au côté obscur de l’adoption. Si enfanter est « la plus belle chose au monde », être parents en revanche peut devenir un véritable ballet hypocrite : pire, un « acte social ».

Can Mertoğlu donne à voir ce qui n’est pas montrable : une marchandisation de la maternité, à la recherche du « bébé idéal », que le couple sera fier d’exhiber, tel un objet de « reconnaissance publique ». Surtout, avoir un enfant permet d’accéder à un statut social : celui de parents. En société, la nouvelle mère peut ainsi partager son expérience de la grossesse à l’accouchement, se congratuler d’affreuses banalités (« il ressemble à son papa »), ne voir plus la vie tourner qu’autour de ce petit être chèrement déniché. Ce qui donne facilement lieu à quelques malaises, notamment lorsque le couple refuse une fillette « à l’aspect trop syrien » tandis qu’ils auraient préféré adopter un garçonnet plus beau et plus turc. Jusqu’à ce que leurs cris d’extase, pour un pull essayé sur le bébé, ne nous rappelle avec effroi le beuglement des vaches du début : ou quand le pathétisme de l’homme devient pire qu’un animal.

Côté institutionnel, la désinvolture dont ils font preuve est tout aussi glorieuse; que le cinéaste illustre avec le même  humour noir. On entend ainsi l’inspectrice de l’orphelinat dire « qu’il vaut mieux que les parents biologiques soient morts » parce que cela crée moins de problèmes, le policier confesser « que les voyous paient de leur mort »… tandis que les impôts ne disent rien, tous avachis sur leur bureau dans un profond sommeil.

Bref, « Albüm » est avant tout un magnifique film sur le mensonge, et la (terrible) nécessité d’appartenir à une communauté pour exister socialement. L’ensemble manque certainement de rythme pour nous emporter totalement, mais reste tristement brillant !

Sortie à définir – Distribution : Le Pacte


 « Isola » de Fabianny Deschamps : 1,5/5

Sur une île perdue entre deux mondes, Dai, une jeune chinoise, vit seule dans une grotte en attendant l’enfant qui arrondit chaque jour un peu plus son ventre. Dans le port agité par l’arrivée quotidienne de centaines de migrants, elle cherche inlassablement le visage de l’homme qu’elle aime, son mari. Un soir, alors que l’île gronde, le vœu de Dai sera peut-être exaucé…

isola affiche

« Isola » est, comme son nom l’indique, une histoire de solitude et d’isolement. Et c’est précisément ce à quoi se confronte chaque jour cette chinoise d’Italie essayant de communiquer vainement avec des migrants parlant l’arabe… C’est également l’état dans lequel nous plonge le film, sombrant peu à peu dans une douce folie inquiétante.

Où sommes-nous ? Qu’est-il arrivé à Dai ? Autant de questions auxquelles le film ne répond pas vraiment, laissant le spectateur découvrir – comme s’il y était – ce bel animal revenu à l’état sauvage, vivant dans une grotte et dormant dans une cage. Même le chien qu’elle adopte préfère fuir ce lieu étrange, baigné de déraison et d’espoir. Le soir, sur la plage, Dai s’adonne à des prières incantatoires, pour supplier le retour de son époux, avant de choir sur le trottoir pour se prostituer – seule activité où la langue n’est pas un obstacle.

Dans ce décor particulièrement asphyxiant, monotone et répétitif, Dai retrouve un jour un migrant échoué qu’elle soigne avec ferveur. Puis dans la douleur de l’absence, elle reporte sur cet homme ses projections mentales, dont elle se persuade qu’il est son mari. Soudain le film prend une tournure menaçante, intrigante, passionnante. Mais son côté très conceptuel me laisse à relative distance de l’action, comme une barrière à la compréhension, au décryptage, et permettre de maintenir cet état second qui fait l’essence même du long-métrage.

La cinéaste met en scène un film plein de bonnes idées, garni par ailleurs d’une photographie particulièrement belle. Hélas ce n’est pas encore assez pour me faire totalement pénétrer la transe de son personnage, beaucoup plus affolante que plaisante.

Sortie à définir – Distribution : Pascale Ramonda

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