Cannes 2016

Cannes, jour 2 : L’Economie du couple & Swagger

La plupart des gens s’imaginent que Cannes, c’est aller au cinéma et par conséquent, nécessairement reposant. Or en réalité, la vie d’un festivalier se résume plutôt à dormir 4h par nuit, se lever tôt pour les projections du matin, parcourir la Croisette au pas de course pour rejoindre telle ou telle salle, faire la queue debout une heure ou deux en croisant les doigts pour rentrer en projection, et, de temps en temps, quand même réussir à regarder un film. Résultat j’explose mon podomètre à 20 000 pas/ jour et je n’ai déjà plus le temps de me nourrir (manger ou se cultiver, il faut choisir). Au jour 2, je ne lésine donc pas sur l’anti-cernes et mes pieds sont devenus des placements de produit Compeed. Glamour.

Je cache la misère sous des robes chics que j’enfilent dès le petit matin, et derrière mon sourire, toujours enthousiasmé de patienter au soleil pour l’amour du prochain film que j’ai targeté. Dans ma whish list aujourd’hui :


« L’Economie du couple » de Joachim Lafosse : 2,5/5

Après 15 ans de vie commune, Marie et Boris se séparent. Or, c’est elle qui a acheté la maison dans laquelle ils vivent avec leurs deux enfants, et c’est lui qui l’a entièrement rénovée. À présent, ils sont obligés d’y cohabiter, Boris n’ayant pas les moyens de se reloger. À l’heure des comptes, aucun des deux ne veut lâcher sur ce qu’il juge avoir apporté.

J’avais tellement hâte de découvrir le nouveau bébé du génial réalisateur de « Nue Propriété » (2007) et « A perdre la raison » (2012). Ces deux-là, je les avais adoré pour les montagnes dramatiques qu’ils soulèvent, confinées au cœur de huis-clos psychologiques particulièrement troublants.

l_economie du couple lafosse

Ici, je retrouve avec délectation l’ADN du cinéaste, qui cloître ses personnages dans cette demeure, objet de discorde. Une unité de lieu, rassurante et dangereuse à la fois, où s’entremêlent les souvenirs heureux et la détestation naissante. Comme souvent chez Lafosse, on peut quasiment ressentir la gêne qui s’est installée, puis l’agacement qui surgit du moindre détails – a priori insignifiant. Le malaise transpire jusque dans les murs, derrière lesquels on se réfugie, ou on s’épie. Mais où nous mène cette lutte verbale qui déchire le couple ?

Bizarrement, on ne sent jamais la menace planer, les deux protagonistes passant leur temps à faire un pas en avant, deux en arrière. Il s’aiment et se haïssent. Au fond, leur rage n’est que colère, et l’électricité qu’il y a dans l’air n’est que statique. Les scènes de respiration sont emplies de tendresse (le chocolat de la glace qui tombe sur la table, la chorégraphie familiale sur « Bella » de Maître Gims…) mais brisent hélas l’effet dramatique de la situation. Comment, dans ces conditions, rendre les personnages hors de contrôle, prêts à perdre pieds, si la réalité les ramène toujours sur Terre ? Voilà le problème : ils ne nous font pas peur. D’ailleurs, leurs conversations sont beaucoup trop pragmatiques pour laisser penser qu’ils deviennent fous, irraisonnés.

En outre le film manque de fulgurance pour plonger le spectateur dans un état de stress, comme cela a pu être le cas précédemment. On aimerait voir Bérénice Béjo crier, hurler, s’égosiller jusqu’à s’épuiser les cordes vocales, et Cédric Kahn donner des coups dans les murs. Bref, on aimerait voir nos certitudes vaciller, avoir le poil hérissé, craindre chaque scène suivante. Or l’adrénaline ne vient pas, et le spectateur s’épuise à s’identifier aux personnages. Après tout qui n’a jamais vécu cette situation de rupture, où l’exaspération de l’autre devient presque physique ? Comme disait Maïwenn dans « Mon Roi » : « on quitte les gens pour les raisons qui nous ont attirées ».

Résultat, le côté archi rationnel du film nous donne le sentiment d’en connaître déjà la fin : une conclusion banale, pour un couple banal. En somme, un film plat, qui filme la vie telle qu’elle est, et termine comme il a commencé : c’est-à-dire avec beaucoup trop de simplicité.

Un sursaut soudain m’a convaincue un instant que le film était absolument formidable. J’étais sûre, face à ce plan fixe sur le couloir d’hôpital, que l’écran allait devenir noir, et appeler le générique. Mais non. Joachim Lafosse ajoute là une conclusion supplémentaire, inutile, dommageable, qui remet « L’Economie du couple » à sa place de film banal, alors qu’à 5 minutes près, nous tenions là un trésor…

Sortie à définir – Distribution : Le Pacte


 « Swagger » d’Olivier Babinet : 4,5/5

Swagger nous transporte dans la tête de onze adolescents aux personnalités surprenantes, qui grandissent au cœur des cités les plus défavorisées de France. Malgré les difficultés de leur vie, les gosses d’Aulnay-sous-Bois et de Sevran ont des rêves et de l’ambition. Et ça, personne ne leur enlèvera.

Réaliser un film sur la banlieue, c’est quelque part prendre le risque de tomber dans le cliché : la violence, le racisme, l’entre-soi… Chez Olivier Babinet, la caméra n’est jamais imposante ni intrusive. C’est un miroir, une oreille attentive prête à recevoir les paroles de ces onze jeunes, qui racontent avec humour et détachement leur rapport au monde. Et à la vie.

swagger acid

A leur manière, tous ont ce quelque chose de cinématographique, qui leur confère un côté particulièrement attachant. De leur discours ressort de vrais questionnements, qui nous épatent par tant de maturité. « Swagger » est un enthousiasmant mélange de lucidité et d’innocence. Comment pas être émus par cette fillette de 11 ans qui dénonce les Barbies blondes auxquelles elle ne s’identifie pas, ou cet ado de 14 ans – incroyablement drôle – , qui tient à se démarquer vestimentairement car les autres « ont le style clone, c’est-à-dire jogging baskets » ?

On a le sentiment de vivre un moment rare, précieux, quasiment privilégié avec ces mômes en or, brillants, loin des idées reçues. Et entre deux sourires, avoir le cœur un peu serré par la fragilité de leurs illusions, leur pragmatisme désabusé et cette forme de fatalisme inévitable. A la question « as-tu déjà vu un français blanc ? », les réponses sont énoncées avec bienveillance, mais sont éminemment déchirantes. Difficile d’échapper à la ghettoïsation qui fait hélas partie de leur réalité…  Entre passé, présent et futur, « Swagger » habille un lumineux portrait de jeunesse, véritable déclaration d’amour à cette génération de stigmatisés. Sublime.

Sortie à définir – Distribution : Rezo Films

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