Cannes 2016

Cannes, jours 4-5 : Voir du Pays, monter les Marches pour Aquarius & pleurer Solveig Anspach

Aujourd’hui, je cumule les jours 4 & 5, parce que du quatrième, il n’y a vraiment rien de très glorieux à dire. Déjà, parce que j’ai essuyé mon premier recalage de projection pour « The Apprentice » de Boo Junfeng présenté à Un Certain Regard. Et merci tout va bien, mais je vous avoue que cela est toujours aussi frustrant. Il est encore tôt (11 heures, en fait) et j’inflige déjà une deuxième coup dur à mon ego. Oui, il y a un côté spécialement humiliant à rechercher une invitation pour la Compétition Officielle, quelque part entre la mendicité et la supplication. C’est précisément pour cette raison que je m’y colle uniquement pour les grandes occasions. Et demain, la bonne raison, c’est « Personal Shopper » d’Olivier Assayas !

Or vous l’aurez compris, ce jour 4 n’est définitivement pas de bon augure. Les heures passent, mes espoirs aussi. Et aussi rare cela soit-il, impossible d’obtenir le précieux sésame. Pire, je viens de rater le (j’imagine) sublime « Wolf & Sheep » de Shahrbanoo Sadat. Une version afghane qui me rappelle « Ni le Ciel ni la Terre » (Clément Cogitore) et présentée à la Quinzaine des Réalisateurs.

Je préfère donc abandonner ici, sur cette plage Macé baignée d’un soleil magnifique, amour-propre et dignité. Même pas le plus petit courage d’aller rire à la séance de « Willy 1er« , présenté à l’ACID par Ludovic & Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas. C’est dire !

MAIS « demain est un autre jour », et le jour 5 est largement parvenu à rattraper, en trois films, mon naufrage cinéphile de la veille. Je me lève avec la belle Ariane Labed pour « Voir du Pays », qui en soi est déjà un privilège. En outre je retrouve le sourire d’une plaisanterie de Thierry Frémaux, qui déclare la nécessité « d’inventer l’équivalent de fraternité pour les Soeurs Coulin » et qui découvre en direct l’existence du mot « sororité » (cœur sur lui).

Moins de deux heures plus tard, je monte les fameuses Marches pour la projection du film en Compétition de Kleber Mendonça Filho, dans lequel Sonia Braga crève littéralement l’écran (et nos yeux), avant de découvrir, avec une émotion infinie, le nouveau film posthume de l’immense Solveig Anspach. Je ne suis plus que bonheur & excitation.

Les moments forts de la journée :

  •  « Voir du Pays«  de Muriel et Delphine Coulin – Un Certain Regard
  • « Aquarius«  de Kleber Mendonça Filho – Compétition Officielle
  • « L’Effet Aquatique«  de Solveig Anspach – Quinzaine des Réalisateurs

 « Voir du Pays » de Muriel et Delphine Coulin : 3/5

Deux jeunes militaires, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Avec leur section, elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, au milieu des touristes en vacances, pour ce que l’armée appelle un sas de décompression, où on va les aider à « oublier la guerre ». Mais on ne se libère pas de la violence si facilement…

voirdupays cannes

« Nous sommes partis avec l’espoir de voir du pays. Mais de l’Afghanistan nous n’avons rien vu en dehors de la base militaire. » C’est d’abord dans l’œil plein cadre d’une femme soldat que le film nous propulse, avant de dé-zoomer sur un plan général de Chypre, vue du ciel. Comme si la caméra nous prenait à témoin, pour constater que cette recrue ne fait l’objet d’un quelconque problème physique. Effectivement, on ne distingue pas de pupille dilatée, juste l’iris pétillant, heureux de « voir » enfin du pays, où les mouvements de l’océan ont remplacé le bruit des roquettes.

Dans cet avion qui ramène la troupe de mission, il n’y a a priori rien à signaler. Pourtant, quelque chose est palpable. La désinvolture avec laquelle ils répondent au questionnaire de sûreté (avez-vous des troubles du sommeil ? Des angoisses spécifiques ?…) est un précieux indice pour mesurer la santé de leur état d’esprit : « tu le remplis pour moi et je le remplis pour toi, comme on faisait en 6ème ? » interroge l’une. Des adultes inaptes à (re)prendre leurs responsabilités. Car les séquelles qu’ils ont emporté ne sont pas que physiques, mais avant tout psychologiques, et particulièrement silencieuses. Insidieuses. Or les soldats sont d’abord des hommes, et le machisme gangrène encore l’armée. Entre eux les émotions s’intériorisent, il est de bon ton de ne pas exulter, au risque de se faire railler. Une attitude irresponsable, en opposition totale avec les missions qui leur ont été confiées. Féministe par nature, le  film dénonce en outre une forme de déshumanisation organisée, qui rend ces hommes à leur état sauvage, redevenus des animaux incontrôlables et ignorant toute règle de bienséance, comme les limites élémentaires du bien et du mal.

Ils sont donc capables de défendre la nation, mais échouent à se défendre eux-mêmes. Pourtant ces hommes et ces femmes reviennent d’un terrain de guerre. Le sang, la violence, la mort : que peuvent-ils affronter de pire après avoir connu l’horreur ? Étrangement, c’est peut-être le retour à la vie ordinaire qu’ils redoutent le plus. Cette vie dite « normale », à des milliers de kilomètres de leur propre réalité, n’est sans doute pas si facile à ré-adopter. D’ailleurs, comment parvenir à oublier la guerre, au cœur même d’un pays divisé ? L’île de Chypre représente parfaitement cette frontière spirituelle entre les soldats et les civils, où la condescendance et le mépris se déploient  même parmi les clients de l’hôtel.

Ainsi, les séances de thérapie de groupe sont un bon exutoire pour permettre de mettre en évidence les malaises communs, et bon gré mal gré tenter de les apaiser. L’intelligence du film est notamment de parvenir à démontrer la puissance de l’acte de « voir », qui résulte avant tout d’une interprétation personnelle. Choisir de cristalliser les tensions autour d’un même événement vécu différemment par tous illustre de façon notable à quel point notre regard peut capter les choses de manières extrêmement diverses : ne serait-ce ce que l’on appelle « le point de vue » ?…

Sortie le 7 septembre 2016 – Distribution : Diaphana


« Aquarius » de Kleber Mendonça Filho : 3,5/5

Clara, la soixantaine, ancienne critique musicale, est née dans un milieu bourgeois de Recife, au Brésil. Elle vit dans un immeuble singulier, l’Aquarius construit dans les années 40, sur la très huppée Avenida Boa Viagem qui longe l’océan. Un important promoteur a racheté tous les appartements mais elle, se refuse à vendre le sien. Elle va rentrer en guerre froide avec la société immobilière qui la harcèle. Très perturbée par cette tension, elle repense à sa vie, son passé, ceux qu’elle aime.

Dans une voiture, sur la plage, des amis s’enivrent sur Another One Bites the Dust de Queen, le son monté au maximum. La carrosserie tremble, nos mains aussi, car l’instant est sublime. Puis nous voilà dans une fête familiale, pour l’anniversaire d’une vieille tante qui se retire quelquefois mentalement dans les souvenirs d’une étreinte charnelle à la vue d’un meuble, d’une pièce, tandis que ses petits neveux lui clament un texte d’hommage ampoulé.

Et c’est bien du souvenir dont le film nous parle, comme d’un monument sacré. Nous voici désormais au présent. Clara a survécu à un cancer du sein, à la mort de son mari, à la vie qui passe à une vitesse folle. Elle est désormais grand-mère, mais avant tout une femme. Sa longue chevelure noire a conservé ce quelque chose de sensuel, même lorsqu’elle l’entortille en chignon sur le dessus de la tête. Comme une revanche sur la maladie, qui l’a contrainte, plus jeune, à renoncer à une part de sa féminité.

sonia-braga-aquarius-festival-cannes-2016

Le temps file et on peut penser que les choses avancent. Mais il reste toujours des traces pour refaire le chemin à l’envers, et alors, oublier complètement devient impossible. C’est l’injuste tribut que continue de subir Clara, fière de pouvoir encore plaire, et sans cesse rappelée à l’ablation de son sein. Le film nous montre donc à voir le portrait d’une femme forte par nature, aussi par contrainte, qui, à soixante ans, n’en finit plus d’affronter les monstruosités de la vie : jusqu’où peut-on aller par cupidité ? Quelles sont les limites de la malveillance ?

Désormais, il prend le visage d’un promoteur peu scrupuleux, prêt à tout pour racheter l’appartement de Clara – seule propriétaire ayant refusé de quitter les lieux. Est-ce par défi ? Par orgueil ? Même sa fille semble ne plus la comprendre, appâtée par la belle somme d’argent promise. Mais à combien peut-on estimer les souvenirs ? La réponse est probablement à trouver dans un vieux vinyle, renfermant une ancienne coupure de journal. Telle une boîte à secrets, appelant la nostalgie comme la réminiscence. Ex-critique musicale, Clara affirme d’ailleurs n’avoir « rien contre le format mp3 ». Mais quel écrin restera-t-il pour notre mémoire ? Et la musique de jouer ici le rôle presque le plus important : celui de la transmission, vibrant de corps en corps, enveloppant notre esprit comme l’atmosphère. Appelant l’émotion. La scène où, agacée par le bruit assourdissant du voisinage, elle met un disque et commence à danser seule dans son salon est d’une magie sans pareille, mémorable moment de grâce qui fait (enfin) décoller le film. Et propage en nous un immense sentiment d’émerveillement pour cette belle figure de femme, qui contrebalance la latence d’un démarrage préalablement indéchiffrable.

Sortie le 28 septembre 2016 – Distribution : SBS


« L’Effet Aquatique » de Solveig Anspach : 3,5/5

Samir, la quarantaine dégingandée, grutier à Montreuil, tombe raide dingue d’Agathe. Comme elle est maître-nageuse à la piscine Maurice Thorez, il décide, pour s’en approcher, de prendre des leçons de natation avec elle, alors qu’il sait parfaitement nager. Mais son mensonge ne tient pas trois leçons – or Agathe déteste les menteurs! Choisie pour représenter la Seine-Saint-Denis, Agathe s’envole pour l’Islande où se tient le 10ème Congrès International des Maîtres-Nageurs. Morsure d’amour oblige, Samir n’a d’autre choix que de s’envoler à son tour…

leffet aquatique solveig anspach

Une dispute dans un bar. Un orage dans un corps de petit bout de femme, manifestement difficile à conquérir. Samir observe la scène en silence, amusé par tant d’éclat. Lui ? C’est un tendre nigaud, mais surtout un grand rêveur, qui se prend à soudainement à fantasmer sévère sur cette boule d’énergie contraire, réveillant en lui un vif sentiment de vie.

L’enjeu du film ne prétend à rien d’autre qu’à l’amour, dans une forme de légèreté désarmante. Et voilà justement ce qui est beau ici : parvenir à rendre épique une romance loufoque, des eaux municipales de Montreuil au fin fond des lacs d’Islande.

« L’Effet Aquatique » est de ce genre drolatique qui me rappelle à la féerie burlesque des « Bêtises » (Rose & Alice Philippon), jouant sur les mêmes contrastes dramatiques, les mêmes situations insolites, d’où naissent, comme par magie, de gracieux moments jubilatoires. De l’apprentissage inutile de la brasse dans une pataugeoire à l’usurpation d’identité à un congrès international de maîtres-nageurs, les efforts déployés par Samir n’ont de limites que l’envoûtement pour cette sirène revêche. Et si son imagination peine à trouver grâce, on pardonne alors, volontiers, quelques sacrés coups du destin pour l’y aider, usant des mêmes méthodes abracadabrantes afin de les rapprocher – d’une porte de cabine de change un peu capricieuse à une machine à café électrisante…

Vous trouvez cela énormissime ? Certes, et comme dit l’adage : « plus c’est gros, mieux ça passe ». Cela est totalement vérifié ici. D’ailleurs, avez-vous remarqué comme l’eau déforme la vision, la grossit, l’amplifie ? La métaphore aquatique s’infiltre partout dans les recoins du film, qui se plaît à mettre en parallèle la douceur d’une rencontre et la piscine – le fameux « effet aquatique ». Ni plus ni moins que l’histoire d’un homme qui tombe amoureux, et se voit confronté au « grand plongeon » dans le bain des sentiments.

Avec pareil projet, Solveig Anspach aurait pu frôler le ridicule. Or le résultat est extrêmement attendrissant ! Et force est de constater que l’on trouve une vivacité incroyable dans ce film hélas posthume, empreint d’une innocente poésie dont elle seule a le secret…

Sortie le 29 juin 2016 – Distribution : Le Pacte

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