Cannes 2016

Cannes, jour 6 : La Fille Inconnue, Ma Vie de Courgette, Ma’Rosa & Le Cancre

Ce matin, me lever avec le soleil est une véritable réjouissance, puisque j’ai rendez-vous avec Adèle Haenel et les Frères Dardenne à 8 heures pour « La Fille Inconnue », dans le Grand Théâtre Lumière. J’en suis follement impatiente et l’idée même de commencer la journée par leur cinéma social quasiment dépressif est presque un privilège. Je déchante deux heures plus tard, un peu déçue : la grande enquête humaine manque cruellement d’énergie. C’est plat, répétitif et monotone. Et pour couronner le tout, Adèle joue comme une reine un rôle dans lequel elle n’est même pas vraiment crédible.

Je me console avec la dernière projection de l’ovni qui fait buzz sur la Croisette : « Ma vie de Courgette » de Claude Barras ! Le film d’animation en stop-motion plein de mignonnerie et d’intelligence écrit par Céline Sciamma, et qui confirme définitivement son talent immense. A date, mon coup de cœur absolu depuis le début du Festival.

A 16 heures, je monte à nouveau les Marches pour « Ma’Rosa ». Le nouveau bébé de Brillante Mendoza, que je n’aurais raté pour rien au monde pour le seul plaisir d’un clin d’œil à notre première rencontre dans ce beau Théâtre Lumière que je vous ai déjà conté mille fois , et .

Dommage que la soirée débute avec l’atroce film de Paul Vecchiali « Le Cancre », dont le réalisateur – également protagoniste – tire le bilan profondément rasoir de sa vie amoureuse. Je suis dans l’obligation d’évacuer après presque une heure de supplice (non vraiment, 20 minutes avant la fin c’était déjà beaucoup trop long), dans un état d’urgence cinématographique critique. J’en suis même découragée de me précipiter à la projection du génial poète Kore-Eda Hirokazu, qui vient présenter « Après la tempête » ! Mais que fait un film pareil en Séance Spéciale ? Par respect pour l’oeuvre (c’en est une malgré tout…) et pour vous, je choisis donc ne rien écrire à son sujet.

Ce qu’il y a de racontable aujourd’hui :


« La fille inconnue » des Frères Dardenne : 2/5

Un soir, après l’heure de fermeture de son cabinet, Jenny, jeune médecin généraliste, entend sonner mais ne va pas ouvrir. Le lendemain, elle apprend par la police qu’on a retrouvé, non loin de là, une jeune fille morte, sans identité.

lafilleinconnue haenel

Une médecin généraliste dont ne sait pas grand chose, de surcroît esseulée, est sur le point d’achever trois mois de remplacement dans un cabinet de ville. Sans famille, sans amis, sa vie ne semble occupée que par les patients, et Julien, ce stagiaire taiseux à peine plus âgé qu’elle. Lorsque l’on vient la consulter, il s’agit de parler de soi, de ses problèmes, de sa santé. Des enfants qui vont bien. Un lieu de confessions lié au secret professionnel, par lequel Jenny s’immisce de façon involontaire et discrète, dans la vie des malades.

La torpeur est partout, jusque dans ce rituel répétitif et tout naturellement médical, d’une tournée de visites à domicile, au cabinet à l’atmosphère aseptisée, presque mortifère. Les lumières – néon et naturelle – éclairent en outre tout le film d’une clarté morose, renforçant, s’il en était besoin, un grand sentiment de désespérance. Normal que l’on étouffe déjà, entre les quatre murs des appartements, du bureau ou de la voiture. Mais au dehors, un meurtre peut-être été commis et le danger règne. Convaincue qu’en ayant refusé d’ouvrir elle est sans doute un peu responsable, Jenny est envahie de culpabilité. Et, paradoxalement, d’une avide curiosité. Elle, qui d’ordinaire sait tout de ses patients, est désormais confrontée à l’énigme, au mystère, à l’inconnu. Une forme d’auscultation compulsive, déformation professionnelle, qui l’exhorte à mener l’enquête, comme elle analyserait les symptômes pour identifier la maladie.

Entre l’expiation et le besoin thérapeutique, Jenny s’engage donc dans une (en)quête solitaire à laquelle le spectateur peine à se passionner, tant, en plus, sa dimension psychologique surnage dans l’opacité. Relégué au simple rôle de témoin oculaire, difficile donc de se sentir concerné par la recherche d’une anonyme, par ailleurs déconnectée de l’environnement direct de la protagoniste. Les investigations avancent sans vitalité, sans éclat, au même son linéaire de la voix d’Adèle Haenel, parfois désinvolte. Jusqu’au dénouement qui, de même, nous parvient sans fulgurance ni émotion. Le revirement de situation se fait attendre ! Mais le film, de conclure comme il a débuté : avec platitude…

Sortie le 12 octobre 2016 – Distribution : Diaphana


« Ma vie de courgette » de Claude Barras : 5/5

Courgette n’a rien d’un légume, c’est un vaillant petit garçon. Il croit qu’il est seul au monde quand il perd sa mère. Mais c’est sans compter sur les rencontres qu’il va faire dans sa nouvelle vie au foyer pour enfants. Simon, Ahmed, Jujube, Alice et Béatrice : ils ont tous leurs histoires et elles sont aussi dures qu’ils sont tendres. Et puis il y a cette fille, Camille. Quand on a 10 ans, avoir une bande de copains, tomber amoureux, il y en a des choses à découvrir et à apprendre. Et pourquoi pas même, être heureux.

En vrai, c’est Icare. Ce héros qui s’est brûlé les ailes après avoir désobéi. Dans sa petite chambre sous les toits, il fabrique des cerfs-volants à l’effigie de son papa et des constructions en canettes de bière, que boit immodérément sa maman. Mais au quotidien, cette dernière le prénomme Courgette : comme le nom de ce légume mal-aimé des enfants. C’est pratiquement tout ce qu’il conserve de cette vie sinistre, mais qui, dans sa résilience de garçonnet, vaut tous les souvenirs de famille au monde.

ma vie de courgette cannes

Céline Sciamma confirme son talent immense pour retranscrire ce qui fait les chagrins de l’enfance, à travers un scénario débordant d’intelligence et de délicatesse, dans lequel elle aborde des sujets graves. Ou comment ces orphelins sont confrontés à des bêtises d’adultes (l’alcool, la drogue, la maltraitance…), bien plus conséquentes que leurs balourdises d’enfant. Ce qui donne naissance à une jeunesse profondément mâture et éclairée, malgré leur jeune âge, capable de passer d’une taquinerie acerbe ( « bah alors la patate, tu manges des frites ? Ça veut dire que t’es cannibale ! » )  à un rire enfantin. Car tout l’enjeu de ces petites âmes est de surmonter l’abandon : « on est tous pareil, y a plus personne pour nous aimer » , déplore même le plus téméraire d’entre-eux. La première adoption est donc mutuelle, pour ces bouts de choux rejetés par la vie, qui s’apprivoisent par des épreuves, des affrontements, avant de se souder comme une famille : la leur, multiple et diverse. Unique.

La grande force du film est de ne jamais chercher à dénaturer le réel, à le défigurer. « Ma vie de Courgette » se joue à hauteur d’enfant, et adapte les dialogues avec leurs mots. Ce qui rend l’ensemble d’autant plus attachant, percutant. Et, paradoxalement, amusant. Car si le fond de l’histoire est naturellement tragique, le ton employé s’attache à rester frais, positif, quelquefois un peu naïf : bref, comme le sont les marmots de leur âge.

Une forme d’innocence extralucide, qui porte un regard extrêmement bienveillant sur des situations terribles et enveloppe notre émotivité de spectateur dans un haut vol de sentiments contradictoires, mêlés à la candeur de nos dix ans retrouvés. Un véritable coup de cœur !

Sortie le 19 octobre 2016 – Distribution : Gebeka Films


« Ma’Rosa » de Brillante Mendoza : 2,5/5

Ma’Rosa a quatre enfants. Elle tient une petite épicerie dans un quartier pauvre de Manille où tout le monde la connaît et l’apprécie. Pour joindre les deux bouts, elle et son mari Nestor y revendent illégalement des narcotiques. Un jour ils sont arrêtés. Face à des policiers corrompus, les enfants de Rosa feront tout pour racheter la liberté de leurs parents.

Des gamins sniffent de la drogue en pleine rue, tandis qu’une mère de famille – Rosa – maudit les siens, puis, jette un regard désabusé sur les sacs de courses à ranger. Elle se désole que chacun se défile pour l’aider : une famille, dans ce qu’elle a de plus normal, a priori. Il pleut, il fait nuit, et les lumières de Manille qui se reflètent dans une flaque illuminent la ville d’un halo presque pictural. La caméra de Mendoza capte ainsi en elle une forme de beauté triste, contrastant avec la vitalité qui y fourmille.

Puis les parents sont arrêtés : soudain, le rythme s’accélère, se démultiplie. Filmées à l’épaule, les images sautent, se floutent – comme notre vision -, appellent résolument le spectateur à prendre part à cet état de « cinéma d’urgence ». Le mouvement devient alors permanent, rapidement oppressant. La cadence que le film nous impose apparaît quelquefois irrespirable, tant elle est pressée, précipitée. Le réalisateur  sait, décidément, comment nous impliquer, en nous plongeant dans un état de stress, d’inconfort évident. Les plans, pas toujours parfaitement cadrés, donnent cette impression d’être sauvages. Intrusifs. Hyperactifs. Ils viennent ainsi capter les doutes, les peurs, les réflexions ; deviennent nos yeux et nos oreilles pour traquer, scruter, observer ces personnages, désormais prisonniers de la focale.

ma rosa jaclyn jose

La grande force de « Ma’Rosa » ? Parvenir à railler ce rapport de force absurde et cocasse entre une administration pénitentiaire défaillante, voire délinquante, face à des détenus qui, retenus ici, deviennent à leur tour les victimes. Dans cet étrange commissariat, dépeint comme une vaste jungle, la loi du plus fort règne. Quel archaïsme ! Quoiqu’en parallèle l’ambiance est plutôt contradictoire, entre parties de karaokés et déjeuners pique-nique. En créant la confusion entre les bons et les méchants, Mendoza assure ainsi une certaine empathie pour ses personnages : un couple de dealers qui n’en a pas l’allure et écoule des méthamphétamines par nécessité, dans le seul souci de survivre.

Eux, comme nous, assistons donc impuissants à l’insatiabilité d’une caste d’intouchables qui usent et abusent de leur pouvoir, pour racketter des cautions démesurées en échange d’une libération, tout en incitant à la délation. Le film explore ainsi l’accablant rapport de l’homme à l’argent pendant deux heures, des policiers avides aux ados désespérés, dont il reste une nuit pour réunir la somme.

Leur course effrénée faisant le tour de leurs contacts – jusqu’à l’humiliante supplication chez une tante abhorrée, électrise enfin la terrible pesanteur de l’action. Et le spectateur de se consoler enfin.  Car au fond les revendications soulevées ne réinventent rien, de l’impunité des institutions à la solidarité des misérables… Déjà vu.

Sortie le 9 novembre 2016 – Distribution : Pyramide

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