rencontre

GAGARINE, de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, lauréat du Prix Sundance Channel

Ils sont deux, ils ont 29 ans et viennent de remporter le Prix Sundance Channel du court-métrage pour leur film « Gagarine ». L’histoire de Youri, 20 ans, qui vit avec sa mère à Ivry, dans la cité qui l’a vu grandir. Mais la démolition approche : le décor de ses rêves d’enfant va disparaître. Comment prendre son envol quand on n’a plus de vaisseau spatial ?

J’ai voulu comprendre quel avait été leur geste pour parvenir à rendre leur caméra si flottante, presque en apesanteur. Et comment ont-ils réussi à donner tant de splendeur à cette cité vouée à la disparition ? « Il y avait déjà de la fiction dans la manière d’être des gens, il y avait des rêves et plein de poésie. Nous n’en avons été que les messagers ! » , répliquent-ils.

Rencontre.

SundanceChanne l Gagarine


J’Me Fais Mon Cinéma : Vous venez de réaliser votre premier court-métrage qui vient de remporter le Prix Sundance Channel. Quel a été votre parcours avant ce film ?

Jérémy Trouilh : Fanny et moi nous sommes rencontrés pendant nos études à Sciences Po. Pour ma part, j’ai poursuivi ensuite un Master en réalisation documentaire à Lussas, avant de commencer à travailler sur divers projets dont des clips.

Fanny Liatard : Après Sciences Po je me suis spécialisée dans le domaine de l’urbanisme. Le cinéma est venu plus tard. En fait j’ai eu l’opportunité de travailler sur des projets artistiques en lien avec la transformation de la ville; c’est comme ça que, petit à petit, je me suis rapprochée de la vidéo : un format qui m’attirait beaucoup.

Comment est née cette envie de réaliser ensemble ?

Fanny : Jérémy et moi nous sommes retrouvés avec l’envie de faire de la fiction. Je venais de terminer une résidence d’écriture de scénario à La Ruche, un dispositif mis en place par Gindou Cinéma pendant l’été. C’est dans ce cadre que j’ai écrit mon premier scénario. J’avais envie de le faire depuis longtemps sans vraiment oser m’y mettre. Ensemble, on s’est lancé avec chacun nos outils, notre savoir-faire et on a pu concrétiser cette envie.

Jérémy : Et depuis « Gagarine », on continue de travailler ensemble sur des projets de fiction.

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi « Gagarine » ? Comment avez-vous eu l’idée d’y poser votre caméra ?

Jéremy : En fait, c’est le fruit d’un heureux hasard, puisqu’on avait des amis architectes qui s’interrogeaient sur la manière dont les habitants vivent la démolition à venir de cette cité à  Ivry sur Seine (94). Au départ, on était invités à y faire des portraits documentaires. Puis lorsqu’on est arrivés sur place, on a été impressionné par les lieux.

On a regardé ce bâtiment immense, on le trouvait beau. On se demandait pourquoi tout cela allait être démoli.

Et puis on a rencontré les personnes qui y vivent. Ils nous ont confié leur histoire. Saviez-vous que la cité s’appelle « Gagarine » parce que l’astronaute du même nom est venu l’inaugurer à sa construction ? C’est de là qu’est née l’idée d’en faire une fiction. Par un concours de circonstances, nous sommes tombés sur la compétition « HLM sur Court » : il nous restait une semaine pour rendre notre candidature avant la clôture ! En 4 jours seulement, on a formalisé une envie en une idée. Notre film a gagné en juin 2015 !

Ça a été extrêmement rapide !

Fanny : Tout ça a été rendu possible parce qu’on avait très envie de concrétiser ce projet, mais aussi parce qu’on a été superbement accueilli par les habitants de la cité, qui ont vraiment nourris l’écriture de leurs histoires, puis ensuite la réalisation. On a vraiment été entouré de gens supers qui nous ont permis de faire ce qu’on avait envie de faire dont le chef opérateur Victor Seguin pour la qualité de l’image, le compositeur Nathan Blais pour la musique… On ne peut pas citer tout le monde mais on a vraiment eu la chance d’avoir une équipe géniale.

Vous nous proposez un film très lumineux sur la cité. Est-ce que vous avez entendu parler de SWAGGER d’Olivier Babinet, présenté en sélection ACID à Cannes ?

Jérémy : Oui ! On ne l’a pas encore vu, mais on a entendu le réalisateur en parler à l’occasion de l’Urban Film Festival de Paris. Je pense qu’il a effectivement une manière de faire du cinéma qui nous inspire; c’est-à-dire passer du temps avec des personnes qui font l’âme d’un lieu, puis décider de construire une fiction avec et autour d’eux, inspiré de leur réel…

D’ailleurs, nous venons de réaliser un deuxième court-métrage qui s’appelle « La république des enchanteurs », et qui se situe dans une cité de Nantes. Il sera bientôt présenté à Pantin pour le festival « Côté Court ».

Ce coup-ci, on y est allé encore plus à l’arrache ! Au total, on a eu deux semaines pour tout faire, de la rencontre avec les habitants à la réalisation. Ce film, on l’aime parce qu’on a encore rencontré des gens géniaux : des gosses, des femmes, des hommes … Un homme qui vous raconte ses histoires d’amour. Enfin, toute une constellation de profils, comme ça.

Vous y pensiez dès le début, à porter ce regard bienveillant sur la banlieue, ou est-ce au fur et à mesure des 4 jours d’écriture que vous avez réajusté le scénario ?

Fanny : Il se trouve que j’ai moi-même quelques liens particuliers avec la banlieue. Notamment parce que j’ai travaillé ces dernières années au cœur des cités, comme à Marseille dans les quartiers Nord, dans le cadre de projets artistiques. Du coup, c’est évident qu’on s’est retrouvé sur une certaine envie de faire émerger la beauté qu’il peut y avoir dans ces endroits, sans bien sûr en nier tous les problèmes. C’est vrai qu’on constate assez peu de diversité dans la manière dont on montre ces endroits… Au début pour « Gagarine », on avait pas mal d’a priori sur le projet de démolition, on ne comprenait pas. C’est en discutant qu’on s’est aperçu de la diversité des points de vue sur l’avenir de la cité. On ne savait plus quoi penser !

On est arrivés à la conclusion qu’il y a autant de manières de regarder cet endroit qu’il y a d’habitants.

Alors on a eu envie d’inventer notre vision propre, à la fois lumineuse et poétique, de montrer l’attachement qu’ont les gens à ces lieux. Notre moteur, c’était donc d’en montrer la beauté, mais de manière exagéré, ou du moins inhabituelle, en associant l’idée d’espace à la cité.

L’idée c’était de montrer le côté lumineux ou de démontrer que ces gamins ont malgré tout des rêves ?

Jérémy : En fait j’ai l’impression que ce film nous ressemble car c’était la première fois qu’on trouvait un outil par lequel exprimer des choses qu’on ressent intimement sur le monde, la vie. Je pense que tous les deux on est un peu des doux rêveurs. On nous demande souvent si on est inspirés par le réalisme magique de la littérature sud-américaine. On adore ça, cette idée de révéler l’invisible où on nous montre souvent du faux un peu dur. Au fond, tout le monde a des rêves plein la tête ! Si on fait des films, c’est aussi pour révéler un peu cela, cette chose qui nous anime à travers cet outil cinéma qui est en plus génial. Si on arrive à écrire une chouette histoire, alors elle pourra être sublimée par toute une équipe incroyable.

C’est un film à votre image, tout simplement ?

Jérémy : C’est un bout de nous en tout cas.

Fanny : Oui et puis un bout des gens qu’on a rencontrés. Je pense aussi au film qu’on a fait à la cité de Nantes, c’est pareil : le but avant tout c’est de rencontrer des gens et d’écrire des histoires de fiction à partir de leur témoignage. Mais il y avait déjà de la fiction dans la manière d’être des gens, il y avait des rêves et plein de poésie. C’est ce que nous avons eu envie de révéler, mais nous n’en sommes que les messagers finalement.

Vous avez gagné le Prix Sundance, comment va vivre le film maintenant ?

Fanny : On a fini le film en juin 2015 et il a déjà bien commencé à se balader en festivals depuis septembre. Du coup il a déjà voyagé plus qu’on ne l’imaginait; on est super contents que pleins de gens puissent le voir et on espère bien sûr que ça va continuer ! Sinon pour la suite, on a déjà écrit d’autres films, et on en fera pleins d’autres.

Des long-métrages peut-être ? Le voyage dans l’espace de Youri, le héros de « Gagarine » ?

Jérémy : Pourquoi pas ! On écrit un long-métrage en ce moment et naturellement, on va tirer un petit peu notre inspiration de nos courts-métrages…

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