Cinéma vérité

CASABLANCAS, L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES de Hubert Woroniecki

NOTE 2/5

SORTIE EN SALLES LE 29 JUIN 2016

En créant l’agence Elite dans les années 70, John Casablancas invente le concept de « super Top model ». Si des noms comme Naomi, Cindy, Linda, Iman, Gisèle ou Kate font aujourd’hui partie de la culture populaire, c’est en grande partie grâce à lui. Il a vécu la vie dont beaucoup rêvent, entouré de glamour et de beauté. Il raconte ici son histoire.

Mais qui est l’homme à l’origine de tant de féminité ? C’est précisément pour lui rendre hommage que le réalisateur Hubert Woroniecki a tenu à raconter son histoire, à travers ce documentaire presque testamentaire, et réalisé peu avant sa disparition.

Si l’on peut regretter que le film manque parfois de recul (mais cela est aussi un parti-pris), on aurait cependant tort de penser qu’il est fait avec complaisance ; et révèle même quelques cocasseries plaisantes, dont la genèse du logo de l’agence, aux origines phalliques. Il faut ainsi concevoir que les deux « e » représentent en réalité deux testicules autour du « lit », en lettres fièrement dressées.

Mais au-delà de ces quelques aspérités superficielles, le film rend surtout compte de la vie derrière les paillettes, et de la cruauté latente du milieu de la mode. Cet univers tissé de glamour et de chic qui ne surprend plus personne sur ses malhonnêtetés autant que ses vices. Qui s’étonne encore des scandales qui y éclosent ? Il faut voir « The Neon Demon » de Nicolas Winding Refn dernièrement, exemple parfait de la vacuité qui maudit ce vase clos, comme des bassesses qui conditionnent le protocole d’un culte de la gloire nécessairement belliqueux.

Casablancas_elite

Parmi les grands « insights » de la mode, n’est-il pas d’ailleurs communément admis qu’il faille littéralement écraser les autres pour les dépasser ? Blessante découverte que John Casablancas fera lui-même à l’époque de l’agence Elysées 3, où il expérimente la trahison. Plus aguerri avec Elite, il déjouera par la suite ce principe « de base », dont la lutte acharnée des agences concurrentes – pour la première fois liguées en faveur d’une cause commune – contribuera paradoxalement à la naissance d’une véritable sympathie du grand public envers la sienne.

Le credo d’Elite ? Starifier ses mannequins pour leur donner une identité publique, leur permettre d’incarner le « rêve » de beauté des jeunes filles et, ainsi, leur assurer de longues carrières. Il s’agit donc de jouer sur l’ego, de dépasser le simple « effet de mode », pour les faire accéder au statut d’icône, et perdurer. Casablancas maîtrise les codes esthétique, mais surtout la puissance du storytelling : comme il est amusant d’observer comme, parfois, la réalité rattrape la fiction ! Il suffit d’écouter le récit de sa jeunesse pour s’apercevoir qu’il recrée avec son passé ce qu’il a toujours fait avec ses filles ; c’est-à-dire réinterpréter une nouvelle forme de vérité.

L’histoire pudiquement dramatique d’un adolescent qui voit ses rêves de prestigieuses universités s’envoler parce qu’il découvre, à 15 ans, les pièges du plaisir charnel et l’addiction aux jolies créatures. Surtout, il prend conscience de son pouvoir de séduction et sait comment tourner les mots pour faire de lui la jeune victime d’une machination physiologique involontaire. Ou comment son dépucelage sur une plage cannoise le prédestine plus tard à choisir une voie tournée vers les femmes. Il y a une certaine prétention dans tout cela, par ailleurs si parfaitement assumée qu’on se refuse volontiers à ne pas y croire.

casablancas lhomme qui aimait les femmes

A l’image de ces quelques anecdotes plus piquantes censées humaniser le tout, et dont la succession de situations malchanceuses prêterait plutôt à sourire. On y apprend par exemple la solitude de John Casablancas, esseulé pour les vacances, plaqué à la dernière minute par sa jeune compagne (Stephanie Seymour), puis refoulé par son ami Patrick Demarchelier sur place également, qui ne peut le recevoir puisque sa femme a déjà convié chez eux son ex-épouse et leur fils.

Composé de collages entre images d’archives et d’animation, le film montre le visage plus intime de « l’homme qui aimait les femmes ». Ou, quand Woroniecki confère à son document le même positionnement qu’Elite, dénichant chez Casablancas ce que les autres ne voyaient pas, et permettant aux quidams que nous sommes de – peut-être – nous reconnaître dans ce portrait, comme il a œuvré à faire de ses modèles des miroirs de nos propres rêves de beauté…

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