Cinéma vérité

IRRÉPROCHABLE de Sébastien Marnier

NOTE 3,5/5

Sans emploi depuis un an, Constance revient dans sa ville natale quand elle apprend qu’un poste se libère dans l’agence immobilière où elle a démarré sa carrière, mais son ancien patron lui préfère une autre candidate plus jeune. Constance est alors prête à tout pour récupérer la place qu’elle estime être la sienne.

Une femme à demi habillée sort de la douche et contemple la nudité de l’espace. Ce que l’on prend un instant pour son appartement n’est que fictif : ce lieu, qu’elle squatte avec la prestance d’une bourgeoise, n’est autre qu’un bien à vendre par l’agence immobilière où elle n’officie plus.

De travail d’ailleurs, elle en est dépourvu, comme d’habitation. Dans son sac Chanel, un vulgaire duvet. Si bien que, derrière les apparences, et face à la vie qui se dérobe, Constance n’a d’autre choix que de « faire semblant » ; et de muer ses frustrations en une forme de vitalité folle. Comment s’en étonner tandis que son prénom est synonyme d’énergie, de persévérance ?

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Dommage que le titre en révèle déjà trop, tant le film brille par sa manière enamourée de regarder son personnage, et aurait pu, ainsi, se permettre de distiller d’autres indices à l’attention du spectateur. Car le double-jeu est partout, jusque dans les bases du récit, fausse chronique sociale sur fond de précarité, de chômage et de province. L’arbre qui cache la forêt, ou plus précisément, sa véritable « nature ». Enlisée, Constance demeure pourtant courageuse dans la galère, comme fière dans l’humiliation. Ses relations sexuelles particulièrement sauvages avec Gilles témoignent que son désir d’avilissement ne peut exister que parce qu’il est choisi, consenti, mais qu’il ne sera jamais subi.

On envierait presque son aplomb, qu’elle dégaine avec une impertinence franchement séduisante. Mais les illusions sont nombreuses, imbibées dans le tissu de l’histoire, littéralement feutrées, silencieuses. Et les racines brunes qui démarquent sa coloration blonde ne sont qu’une illustration de l’aveuglement face à l’évidence : ou quand une femme peut déguiser son corps d’une tenue chic (une jupe jaune, qui émaille tout le film), d’un t-shirt déformé d’adolescente ou d’une tenue de sport comme elle revêtirait une personnalité différente selon les occasions. Tantôt réjouissantes et délurées, tantôt inquiétantes et dangereuses, les réactions de Constance n’ont cependant rien d’extravagant, ni de préoccupant. Tout juste nous paraissent-elles être ce qu’il y a de plus naturel dans pareilles circonstances. Voilà ce qui est profondément original ici : ne pas filmer un personnage maniaque, calculateur, mais au contraire une fraîche insolence dont les pulsions et la colère ne sont guidées que par l’émotion la plus instantanée, immédiate.

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En ce sens la malveillance qu’elle porte à Audrey, sa concurrente, est d’abord une façon de se rassurer, à travers une série de défis qu’elle se plaît à relever : sur ses capacités professionnelles, sa connaissance de l’immobilier, et jusque sur ses performances sportives; challenges dans lesquels Constance a (ou croit avoir) l’avantage.

En outre, la scène où Constance se douche dans la salle de bains d’Audrey, chez qui elle est entrée par effraction, symbolise très justement la domination que prétend exercer Constance. En effet, quel meilleur moyen de « marquer son territoire », que de s’immiscer dans le lieu le plus intime de sa rivale ? Celui qui, au propre comme au figuré, représente la nudité dans ce qu’elle a de plus privée ? Celui où l’on se pare, se maquille, où l’on façonne son identité, comme le reflet de ce que nous sommes.

Le vertige est partout, du haut d’un pont, d’un talus, comme de découvrir, par deux fois, qu’un homme – qu’il soit romantique ou animal – n’est pas épris de vous. Le film fonctionne car il s’épargne tout jugement, encourageant le spectateur à ne jamais s’offusquer de ses agissements. Nous peinerions d’ailleurs à lui reprocher, tant ses motivations lui semblent si naturellement les justifier. Mais l’idée la plus intelligente est d’habiller le film d’un filtre réaliste (la crise, le chômage, la solitude, la déception amoureuse…) offrant ainsi un formidable prisme d’identification au spectateur. Et de faire réapparaître, quelquefois, le goût des sentiments amers que nous avons tous forcément ressenti un jour. Irréprochable, évidemment !

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