Cannes 2016/Ovni cinématographique

TONI ERDMANN de Maren Ade

NOTE 3,5/5

Quand Ines, femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération. Sa vie parfaitement organisée ne souffre pas le moindre désordre mais lorsque son père lui pose la question « es-tu heureuse? », son incapacité à répondre est le début d’un bouleversement profond. Ce père encombrant et dont elle a honte fait tout pour l’aider à retrouver un sens à sa vie en s’inventant un personnage : le facétieux Toni Erdmann…

C’est avec une évidente compassion que l’on assiste, gênés, à ce dîner professionnel entre Inès et le directeur général d’une société cliente ; que son père – débarrassé de tout protocole – se plaît à dérouter de son humour cash, maladroit et doucereusement indélicat. « J’ai pris une fille de substitution […] Elle me coupe même les ongles de pieds », déclare-t-il, décomplexé. Tout le monde le sait, on ne choisit pas sa famille. Bonjour l’ambiance !

Mais, au-delà de son esprit potache, ce que cet encombrant géniteur révèle surtout, c’est l’impossible compromis entre la volonté de changements et le refus de changer. Ce qui soulève quelques questions aussi existentielles qu’essentielles, sur lesquelles le film donne matière à réfléchir : qu’est-ce que le bonheur ? Ne donnons-nous pas trop d’importance au travail dans notre vie ? Quels sont les moments qui valent la peine d’être vécus ? On partage alors la terrible frustration de ce couple père-fille qui s’aime sans parvenir à se l’avouer, trop agacé par la vie que mène l’autre.

Toni Erdmann

Heureusement, il s’agit moins de proposer une réponse préconçue qu’une réflexion libre sur ces choix qui influencent notre quotidien ; quitte à se reclure dans une prison professionnelle que nous confondons avec une réussite sociale. Et d’engendrer un tas de professions alambiquées, opaques aux quidams, dont le jargon est à peine compréhensible. Le fait qu’Inès se fasse elle-même reprendre par son client sur le sens de son job reflète non sans ironie toute la vacuité de ce métier a priori « stratégiquement indispensable ».

Si l’exubérance de Winfried, alias Toni Erdmann – tout à tour coach de vie et ambassadeur d’Allemagne – donne lieu à quelques gags artificiels et atteint parfois l’asphyxie, rappelant l’extravagante durée de la blague (3 heures), il provoque, aussi, de sacrés crises de rire. En ce sens, la râpe à fromage offerte en guise de cadeau d’anniversaire est aussi plaisante que singulière – à l’image des scènes les plus sympathiques qui puisent dans un comique de situation qui survient enfin, comme libéré par la magie ubuesque de Toni. Ainsi la scène où, boudinée dans sa robe Inès concède à ouvrir sa porte entièrement nue à ses collaborateurs atteint un niveau de joie quasiment phénoménal, après des heures d’inlassables crispations bureaucratiques imposées par la rationalité d’Inès depuis le début. Et rend compte, sans en faire un sujet majeur, de l’importance factice que s’attribuent les hommes au bureau – auxquels elle « taille un joli costard ». Tout comme le moment où elle avilie à son tour son amant et collègue, à la faveur d’une humiliante exigence sexuelle. Jouissif !

ToniErdmann

Derrière la malice, le film prend au sérieux les conséquences des mots – même pour rire – et le décalage trompeur entre leur sens et leur portée. Comme lorsque, dans un élan d’enthousiasme Erdmann charrie un ouvrier qui manipule des produits toxiques sans gants – le faisant licencier malgré lui – ou qu’il impose l’humiliation de trop à sa fille, l’obligeant à une interprétation improvisée de Whitney Houston lors d’une fête organisée chez des inconnus et à laquelle ils se sont incrustés. Ce qui pose l’éternelle question du « peut-on rire de tout », mais probablement pas avec n’importe qui.

Alors, si Inès n’est pas humaine, robotisée par l’exigence outrancière de sa fonction, que vaut la désinvolture de son père ? De l’extrême rigueur à l’extrême puérilité, Maren Ade s’épargne toute théorie du juste milieu, laissant au spectateur le soin de chercher le vrai derrière le déguisement. Éprouvant, mais enchanteur !

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