Cannes 2016/En bref/Ovni cinématographique

En bref : POESIA SIN FIN d’Alejandro Jodorowsky

NOTE 3/5

SORTIE EN SALLES LE 5 OCTOBRE 2016

Dans l’effervescence de la capitale chilienne pendant les années 1940 et 50, « Alejandrito » Jodorowsky décide de devenir poète contre la volonté de sa famille. Au cœur de la bohème artistique et intellectuelle de l’époque il y rencontre les jeunes poètes qui deviendront les maîtres de la littérature moderne de l’Amérique Latine. Immergé dans cet univers d’expérimentation poétique, il vit à leurs côtés comme peu avant eux avaient osé le faire : sensuellement, authentiquement, follement.

« Un poème n’atteint sa perfection que quand il se consume ». C’est de cette même manière que l’étrange objet de poésie filmique dont accouche Jodorowsky s’éprouve, tant son foisonnement en fait quelque chose de dense, brut et très dissipé. Narré par l’auteur lui-même racontant sa propre vie, librement relatée, le film distille dès l’introduction à l’enfance ce sentiment très profond d’assister là à un moment rare, proprement surréaliste.

Réunissant en un même lieu un père autoritaire, une muse grossière, un poète alcoolique, une danseuse folle à lier, un homosexuel et même une naine, le cinéaste opère un « film performance » où d’un rêve de grandeur, il recrée de toute pièce un rêve grandeur nature. Une anarchie narrative affranchie de tout pragmatisme, face à une évidente supériorité créative. En ce sens, la scène où les deux amis poètes décident de ne plus marcher que droit devant eux sans plus contourner les obstacles démontre cette volonté suprême de toiser une certaine rigueur conventionnelle à travers un déferlement hypnotique, exalté, déchaîné, puis de briller comme un soleil au milieu d’un ciel triste.

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Comme viscéralement pénétré par l’art lui-même, le film est un barrage à toute notion sensée de réalisme, terreau fertile d’un imaginaire voulu sans limite, ainsi que le suggère son titre. Dès lors, la théâtralité de la mise en scène qui fait intervenir des hommes de l’ombre (des « techniciens ») pour arranger les décors, apparaît plutôt comme un mécanisme essentiel pour déjouer toute impression de vérité. Pourtant même ces piètres artifices parviennent à se transformer en or devant la caméra de Jodorowsky, capable de muer le plus dérisoire en une forme d’acte revendiqué. Car dit-il, la poésie, c’est oser. Dans ces conditions, on comprend qu’il ne craigne ni la honte ni le ridicule ! Ce qui donne lieu à une succession d’idées inspirées, farfelues, burlesques, ubuesques, toquées, quelquefois stupides, mais toujours enthousiasmantes, touchantes, attendrissantes, désolantes. C’est un flux continu d’émotions hyperboliques, fatigant l’étroitesse de nos esprits paresseux, usant la fantaisie jusqu’à la corde, recherchant les limites – si elles existent ! – du fantasme.

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Belle mission que s’attribue le film, qui se donne l’ambition artistique qu’il convoite. Les procédés artisanaux n’en font donc pas une œuvre de basse qualité, qui célèbre au contraire les transports de l’âme. Une véritable fresque morcelée de fulgurances irréfrénables, autopsie de la pensée lunaire à l’usage des cerveaux sévères. En quoi rêver serait-il l’apanage des enfants ? La libération intellectuelle que consacre le cinéaste a beau être un geste plein de grâce, de sensualité, reste que l’excès, sous toutes ses formes, donne nécessairement lieu à une indigestion. Ainsi de trop nombreuses tergiversations semblent inutilement étirer la fin, qui soudain perd un peu de son emphase surréaliste pour goûter à la mélancolie des adieux. Il faut dire qu’après une telle envolée passionnée, difficile de revenir sereinement au calme plat d’une vie raisonnée…

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