Cinéma vérité

MANUEL DE LIBÉRATION d’Alexander Kuznetsov

NOTE 3/5

En Sibérie, Yulia et Katia ont été transférées de l’orphelinat à l’internat neuropsychiatrique et ont été privées de tous leurs droits de citoyennes : pas de liberté, pas de travail, pas de famille. Ensemble, elles entament un combat pour que l’Etat leur restitue leurs droits et rende possible leur émancipation.

Sous le soleil italien de Paolo Virzi, les filles étaient « folles de joie ». Si la lumière satinée à travers le prisme de la caméra peut laisser entrevoir leurs rires, dans les froideurs de la Sibérie, ces filles-là seraient plus volontiers folles de rage. Une colère profondément intériorisée, tue, masquée derrière des façades de normalité dont elles se parent, « pour faire semblant ». Mais on sent bien, sous la glace de leur sourires mélancoliques, le dangereux renoncement à leurs rêves illusoires : mariage, famille, autonomie. C’est qu’il ne faut pas se laisser duper par les paroles d’une musique entraînante, presque gênantes, qui clament « c’est une belle vie » lors d’une reconstitution de fête dans ce qui ressemble plutôt à une prison. Feux de paille et de mensonges dont les flammes réjouissantes dansent dans leurs yeux illuminés à la lueur d’un infime espoir de recouvrer un droit pourtant fondamental : une vie civile – et normale. La vie à laquelle elles aspirent n’a rien d’idéal : elles rêvent de payer des impôts et de travailler, mais elle est libre et surtout, incarnée.

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Il suffit en effet de pénétrer cet institut neuropsychiatrique pour constater que des personnes malades en côtoient d’autres qui pourraient bien finir par le devenir. C’est que la dimension scandaleuse de l’administration a de quoi rendre fou ! Pour pallier aux orphelinats, des enfants abandonnés sont donc parqués dans ces centres de soins desquels ils ne pourront hypothétiquement s’extirper qu’à la condition de terribles sacrifices, d’une dignité sans cesse remise en question et d’une volonté féroce – fondamentalement nécessaire pour affronter cette bureaucratie indolente, éparpillée, où chacun s’exprime sans s’interroger, décide sans se questionner. Des cas jugés sur des faits mineurs, des bêtises de mômes (une fugue, un caprice…) qui conditionnent pour le reste de l’éternité leur avenir d’adulte. Tandis que leur passé d’enfant s’est parfois résumé à de la maltraitance, du désamour, au mieux de l’indifférence. Et qui jugera ces très graves erreurs ?

Le documentaire observe et contemple ses héroïnes, regarde leurs tentatives d’envols – irrémédiablement retenues à ce destin qu’elles rejettent, mais sans jamais démontrer de pitié. Ces filles sont admirables parce qu’elles semblent résister à tout, à l’injustice comme aux déceptions. Elles n’ont rien vécu et ont pourtant tout vécu. Au fond ici, elles sont en famille – aimées, comprises, soutenues. Et ce qui nous paraît confiscatoire constitue leur refuge, leur repère. Jamais elles n’envisagent de renier ce lieu qui les a protégé, guidé, accompagné ; tout juste désirent-elles s’en émanciper, grandir, et voir au dehors, à quoi ressemble le monde, connaître le goût de la liberté. Alexander Kuznetsov exprime parfaitement ce sentiment d’aliénation permanente, qui rejaillit subitement sur le spectateur comme une vague scélérate, inattendue. Car, outre la révulsion que provoque l’inconséquence ordinaire de la communauté (des parents, des administrations, des lois absurdes…), le plus insupportable reste cette manière éhontée de leur rappeler en permanence leur différence – et ainsi, précisément les renvoyer à ce qu’elles fuient.

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Au centre, elles sont sommées de se faire belles, puisque les juges « jugeront aussi sur leur apparence ». Les conseils sont prodigués avec bienveillance, n’empêche que cette discrimination naturelle est révoltante. Les plus remarquables sont encore une fois ces filles, dont la prétendue déficience ne déjoue en rien la soufflante manière dont elles font acte de lucidité. Éclairées, réfléchies, elles le sont certainement plus que mille autres, surconscientes du combat qu’elles sont en train de mener. Crucial. Vital. En face, les mornes couloirs du tribunal, repoussants, dépouillés, d’où résonne le moindre bruit en un vacarme assourdissant, ajoutent à l’angoisse du jugement et au désagréable sentiment de transparence qu’inspirent ces filles ; des dossiers qui ne méritent pas plus de deux magistrats, quelques minutes et trois mots, pour trancher du lendemain. Alors, la caméra est là pour capturer ces instants, les figer, et rendre à ces lutteuses toute la considération qu’elles méritent.

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