Cinéma vérité

POLINA, DANSER SA VIE d’Angelin Preljocaj et Valérie Müller

NOTE 3,5/5

SORTIE EN SALLES LE 16 NOVEMBRE 2016

Russie, dans les années 90. Portée depuis l’enfance par la rigueur et l’exigence du professeur Bojinski, Polina est une danseuse classique prometteuse. Alors qu’elle s’apprête à intégrer le prestigieux ballet du Bolchoï, elle assiste à un spectacle de danse contemporaine qui la bouleverse profondément. C’est un choc artistique qui fait vaciller tout ce en quoi elle croyait. Elle décide de tout quitter et rejoint Aix-en-Provence pour travailler avec la talentueuse chorégraphe Liria Elsaj et tenter de trouver sa propre voie.

Comment irradier de sa beauté dans un monde dévolu au sublime ? Dans les classes du célèbre Bolchoï, toutes les prétendantes sont douées, élégantes, élancées. Et c’est dans cette obsession de soi-même qu’évolue la petite ballerine Polina, amoureuse du mouvement et du sentiment de délivrance qu’il incarne. Si l’expression de cette liberté des gestes, du corps et de l’esprit n’est jamais plus exaltée ni sincère qu’à discrétion, dans une rue enneigée, lorsque le corps exulte sa fougue dans une succession d’impulsions saccadées, étranges et zinzins, le classique au contraire a le prestige d’une ondulation anatomique parfaite.

Carole Bethuel - Everybody on deck

Carole Bethuel – Everybody on deck

Danser devient alors l’action de contraindre son corps. Il ne s’agit non pas d’apprendre la douceur, qui n’est que le filtre recouvrant le spectacle, mais d’apprendre la douleur – et les manières de l’apprivoiser. Entre les deux mots, une seule lettre de différence, qui symboliserait donc cela : l’art de s’abandonner, totalement, humblement, jusqu’à contorsionner ses membres, les écarteler, les déchirer – pourvu que les mouvements soient élégants. A regarder les répétions, l’effet est semblable aux sensations que l’on peut éprouver à la vue d’une blessure : ça fait mal. Quelle souffrance d’entendre presque craqueler les muscles lorsqu’il s’agit de lever plus haut la jambe ! Voilà justement la leçon : « ne jamais laisser transparaître ni l’effort ni la douleur ». Et ne plus laisser déborder que la grâce de ces chorégraphies aériennes, si légères, si vaporeuses. On ne se sent jamais si raide qu’en appréciant la délicatesse des danseurs, dont la passion dévoratrice surpasse bien l’humiliation permanente d’une perfection qui pourrait toujours être mieux.

On comprend alors que tout l’enjeu est de parvenir à l’affranchissement d’une discipline protocolaire, castratrice et autoritaire, puis l’emmener au-delà d’elle-même, vers une nouvelle identité, une nouvelle forme – et se trouver soi-même, comme l’indique d’ailleurs le sous-titre du film « danser sa vie ». Si « Polina » nous surprend si peu dans sa construction scénaristique d’un classicisme évident, c’est aussi qu’il adopte la rigueur formelle imposée aux danseurs. Le parcours en entrechats de son héroïne confrontée aux duretés de l’art – donc de la vie – n’est pas tellement ce qu’il y a de plus transcendant. Qu’elle quitte ses parents, qu’elle voyage en France ou qu’elle ait des désillusions ne font que rendre l’étoile un peu plus banale, un peu plus normale. De ce point de vue d’ailleurs, « Polina » n’offre pas les soubresauts que le sujet induit. Quoique l’objet filmique semble quelquefois danser lui-même. Parfois harmonieux, parfois grossiers, les cadres alternent entre le confinement restrictif à un geste unique, d’une main, d’un pied, d’un regard et l’émancipation d’un mouvement large, étendu, étiré. Et redonnent toutes leurs nuances aux techniques classiques et contemporaines. Lorsque l’un est éthéré, l’autre est terrien, lorsque l’un est précis, l’autre est délivré…

Carole Bethuel - Everybody on deck

Carole Bethuel – Everybody on deck

Paradoxalement, Polina ne brille jamais plus que lorsqu’elle dé-contraint véritablement son art des répétitions forcenées, à la faveur d’une improvisation émotionnelle, enfin spontanée. On n’attendait plus que cela, face au ballet répétitif de techniques et de performances désincarnées, du conseil de Juliette Binoche, ici professeur de danse : « Je ne veux pas voir une jolie danseuse, je veux voir Polina danser ». Nous aussi ! Il fallait bien en passer par toutes ces étapes ordinaires pour savourer le spectacle final, particulièrement réjouissant, lorsqu’une danseuse ouvre finalement les yeux sur le monde, et donne vie à chacun de ses mouvements, figure chacun de ses gestes. Après tout, un film signé Angelin Preljocaj ne peut qu’être plein de grâce et délicatesse…

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