Cinéma vérité

LA FILLE DE BREST d’Emmanuelle Bercot

NOTE 3/5

Dans son hôpital de Brest, une pneumologue découvre un lien direct entre des morts suspectes et la prise d’un médicament commercialisé depuis 30 ans, le Mediator. De l’isolement des débuts à l’explosion médiatique de l’affaire, l’histoire inspirée de la vie d’Irène Frachon est une bataille de David contre Goliath pour voir enfin triompher la vérité.

Face au profond mépris exprimé par les lobbyistes parisiens des laboratoires Servier, la fille de Brest n’a pas besoin d’être nommée. Qui est-elle, sinon une petite pneumologue d’un CHU de province ? Un petit grain de sable dans les rouages d’une machine du guerre bien huilée, mais pas infaillible. Car cette fille est survoltée, révoltée et incandescente. Imprévisible, aussi. Acte délibéré ou lapsus révélateur, le moteur du film s’appelle Sidse Babett Knudsen : parfait alter ego de la brûlante Irène Frachon. L’actrice est brune, le médecin est blond. L’une est danoise, l’autre est française. Curieux mais audacieux, faire le choix d’une comédienne étrangère pour incarner une Brestoise est aussi une manière implicite de créer de la distance avec le réel, et faire ainsi naître de la fiction sans faire du documentaire. On retrouve alors la personnalité superlative de la lanceuse d’alerte, mais dont le fort accent scandinave restitue ce besoin d’invention pour ramener le film dans ses pures frontières cinématographiques. Quitte, parfois, à mettre des barrières aux verbiages emportés difficiles à comprendre.

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Quoique l’incompréhension soit l’un des sujets majeurs de l’affaire, le fameux « scandale du Mediator », et dont l’actrice illustre – involontairement – l’insolente surdité à ses appels au secours. De cette histoire proprement étourdissante – des financements de recherches pour la santé qui ont mené à la conception d’un médicament meurtrier – Emmanuelle  Bercot s’approprie l’émotion la plus brutale, subite, pour en tisser les ramifications parallèles, et mettre en scène l’inacceptable dans ce qu’il revêt de plus romanesque pour sembler vraiment vrai.

La cinéaste réalise là un film-manifeste, partisan et assumé, dans lequel s’entremêlent des éléments de décors pour appuyer le réel. Du parcours véritable et courageux d’une équipe médicale de service public contre les puissances privées, il s’agit de mixer les genres : film d’action (au figuré, mais dieu sait qu’il y a en a, des coups portés), du drame, au thriller. C’est « une chirurgie de guerre, à vif et sans les gants » comme le remarque la protagoniste, lucide, habituée à disséquer les corps, à regarder « à l’intérieur », à observer ce que le commun des mortels préfère ne pas voir; comme cet organe tout chaud et mort qu’une infirmière lui fourgue dans les mains, devant le cadavre ouvert d’une chère patiente. Oserez-vous ignorer maintenant ? Voilà ce que prétend être « La fille de Brest » : un uppercut psychologique, autopsie d’une tragédie. Combien de morts ? « Je vous pose la question à laquelle votre livre ne répond jamais« , pour citer la journaliste du Figaro à Irène Frachon.

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Unilatéral, mais qu’y aurait-il eu à montrer de Servier, pour contrebalancer les accusations les plus graves ? Basé sur des dossiers sérieux, assorti du témoignage fidèle de l’authentique protagoniste, difficile en effet de défendre leur attitude agressive, poseuse et suffisante. Surtout lorsque l’humain devient à ce point objectivé, dénué de la moindre individualité. Alors, on pourra reprocher peut-être cette tendance à contempler son héroïne avec tant d’amour et de fierté, à manquer d’appréciation ou de sens critique. Mais à la vérité, nous aussi, elle nous enflamme, cette fille de Brest !

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