Ovni cinématographique

L’ORNITHOLOGUE de João Pedro Rodrigues

NOTE 3/5

Fernando, un ornithologue, descend une rivière en kayak dans l’espoir d’apercevoir des spécimens rares de cigognes noires. Absorbé par la majesté du paysage, il se laisse surprendre par les rapides et échoue plus bas, inconscient, flottant dans son propre sang.

Une longue contemplation silencieuse, les yeux rivés sur le ciel, et dont la vision est anamorphosée au contact des jumelles. Nous voici mis en abîme de l’observation attentive d’un ornithologue, observant lui-même les oiseaux. Les falaises sont immenses, l’horizon est infini : incontestablement, la nature domine, radicale, forçant l’homme à rester humble. De l’humidité de la forêt comme la chaleur de l’urine ou la fraîcheur de la rivière, « L’ornithologue » est un film sensitif qui s’éprouve, physiquement. Le liquide, sous toutes ses formes, devient alors une métaphore de la métamorphose, du mouvement, d’une forme de transformation d’un corps épousant les courbures des parois qu’il touche sans néanmoins ne jamais cesser d’être.

lornithologue

Qu’une chinoise lèche le genou ensanglanté de son amie comme les rituels inquiétants qui s’opèrent dans la forêt contribuent à célébrer une forme de cérémonial étrange autour du principe de croyance. Car tout ici est lié à la spiritualité : le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, la figure de martyr ligoté, les incarnations de Saints, etc. Et cela, jusqu’à la relation homosexuelle du protagoniste avec Jésus, sous les traits d’un jeune berger muet tétant le pis de sa chèvre. C’est complètement blasphématoire, certainement gênant, paradoxalement libérateur, quelquefois improbable, et définitivement érotisé (les cordes qui mettent en valeur les formes anatomiques du héros comme les étreintes nues sur une plage…)! Un entre-deux mondes fantasmé et fantasmagorique, où le mysticisme demeure sans réponse : quelle est la maladie du héros qui semble si grave ? Pourquoi décide-t-il de se couper du monde ? Quelle est la finalité de ses recherches ornithologiques ?… En réalité, le personnage principal lui-même semble dire adieu à son identité, se laissant délibérément engloutir par les forces métaphysiques qui habitent cette nature, espérant sa renaissance dans le corps de Saint Antoine de Padoue.

lornithologue-antichrist

Chèvres, oiseaux, sangliers : le rapport animal et brutal des personnages à la vie, intervenant telles des apparitions divines, souligne cette volonté de délivrer un film  » à l’état sauvage ». Si la beauté ensorcelante des images comme des lumières rappelle parfois la densité filmique des bois dévorants d’Antichrist de Lars von Trier, c’est qu’on y retrouve le même usage des animaux comme vecteur symbolique, mettant en scène ici une véritable mythologie de la nature, quoique parfois excessivement allusive (le crâne trouvé, l’apparition de la colombe…) Et si la quête de l’homme était la rédemption par le retour à la terre ? La place de la femme, comme chez Lars von Trier, est seulement réduite au rôle de harpie : représentation double de la sorcière et de l’aigle, qu’étudie et côtoie tour à tour Fernando au cours de son périple.

D’un bout à l’autre Rodrigues démontre une maîtrise parfaite de son film, qui retranscrit toutes les intentions artistiques et scénaristiques. Paradoxalement, c’est à la fois sublime et affreux, comme bluffant et grotesque, tant les délires paroxystiques qu’il ambitionne sont à contre-courant de toute notion purement dramatique, préférant l’absurde au danger. Réussi, mais personnellement difficile à aimer.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s