Cinéma vérité

JACKIE de Pablo Larrain

NOTE 2,5/5

22 Novembre 1963 : John F. Kennedy, 35ème président des États-Unis, vient d’être assassiné à Dallas. Confrontée à la violence de son deuil, sa veuve, Jacqueline Bouvier Kennedy, First Lady admirée pour son élégance et sa culture, tente d’en surmonter le traumatisme, décidée à mettre en lumière l’héritage politique du président et à célébrer l’homme qu’il fut.

D’un événement que tout le monde croit avoir vu – l’assassinat de John F. Kennedy – Pablo Larrain oppose une réflexion sur le souvenir commun : celui qui se (re)construit mentalement, lentement, succinctement ou pleinement. Mais se rejoue, quoiqu’il arrive, inlassablement. D’un prétexte tragique le réalisateur choisit de focaliser sur le mécanisme de la mémoire, comme une composante constitutive d’une certaine dimension véritable, ou officielle.

Faut-il tout dire, tout dévoiler, ou à l’inverse tout taire ? Et pourquoi pas morceler, puzzler, réinventer ? Se souvenir, c’est, d’une certaine manière, réécrire. C’est-à-dire opérer le choix, inconscient ou non, de revivre intérieurement une seconde, une heure, un instant, avec le pouvoir, libre, de le partager, ou l’éluder. C’est le réflexe de s’attarder sur des détails, de les analyser, de les préciser ou au contraire, de lutter pour les oublier. Voilà l’épreuve cruelle sinon dramatique à laquelle s’est soumise Jacqueline Kennedy à la mort de son mari, terrassée par le fameux devoir présidentiel.

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Dans une époque où la place de la Première Dame interroge, « Jackie » interrompt tout débat en livrant le portrait sensible et gracieux d’une femme opaque, à la fois fragile et courageuse. A l’heure des questionnements sur ce que recouvrirait une « présidence normale » (outre-Atlantique incluse), l’observation consciencieuse des réactions d’une figure majeure de l’Amérique contemporaine sonde la représentation magnifiée d’une certaine « obligation à rester digne », malgré l’horreur. Comme si, au fond, le poids des regards scrutant la Maison-Blanche appelait une forme de déshumanisation des plus hautes fonctions étatiques, interdites de porter le deuil de façon « ordinaire ». C’est alors que se tresse une vertigineuse mise en scène morbide et mortifère, sorte de ballet mélancolique où le chagrin ne doit (ap)paraître que parfait.

De cette impudeur de l’opinion, où la curiosité se montre sordide, se croisent nécessairement ceux qui disent, et ceux qui veulent savoir. Or, le geste de la narration est déjà une manipulation de l’histoire ; une reconstitution fragmentée, nécessairement imparfaite ou incomplète, à l’image de ce corps délité, troué, béant. C’est, du point de vue du cinéaste, s’autoriser la fantaisie d’y mêler du vrai et du véritable (des images d’archives intercalées dans les images du film). Et, ainsi, offrir l’illustration d’une forme d’illusion du récit. Pour Jackie, cela se traduit par la mise en place d’un double récit : celui dévolu au journaliste (le racontable) parallèlement à celui dévolu au prête (la vérité). Là est toute la valeur du film : attester de la construction d’un mythe.

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En veuve éplorée, esseulée et combative, Natalie Portman est d’une densité de jeu remarquable, distillant autant de nuances que de contradictions dans l’articulation d’un portrait à la fois intime et notoire, qu’elle s’approprie, incarne et faire revivre. Elle est, sans conteste, la matière première qui donne son élasticité et sa résistance à l’objet film, sans quoi « Jackie » se raconterait comme un documentaire… First, lady !

3 réflexions sur “JACKIE de Pablo Larrain

  1. Pablo Larraín a évoqué de façon intense l’assassinat de John F. Kennedy. Ensuite, nous réalisons que Jackie, la première dame, se dévoile petit à petit. Ce drame poignant m’a donné des larmes aux yeux ! D’ailleurs, je l’ai téléchargé en haute définition ici : https://play.google.com/store/apps/details?id=virgoplay.vod.playvod&hl=fr_FR et ça m’arrive de le revoir de temps en temps. De plus, Natalie Portman était plutôt pas mal, elle incarne admirablement le rôle de la femme mystérieuse et sensible. Je lui donne 4/5 !

    Ciao !

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  2. C’est juste, Natalie Portman porte le film, forcément au centre de l’attention. J’ai beaucoup aimé ce film par lequel j’entrais d’ailleurs dans l’œuvre de Pablo Larrain. Il faut dire que le réalisateur manie l’art du biopic avec une subtilité rare, comme en confirme l’impressionnant « Neruda » que j’ai découvert ensuite. Il y a en effet ce « puzzle » mémoriel, cette réflexion sur la trace que l’on veut laisser dans la mémoire, individuelle et collective. Un thème passionnant doublé d’une réalisation particulièrement soignée, un brin austère il faut le reconnaître.

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