Cannes 2017

Cannes, jour 1 : Passage par le futur & The Rider

Jour 1. Ou plutôt un et demi. Parce que la veille, je menais le parcours du combattant pour atteindre la Croisette depuis Paris, dans un long trajet de près de huit heures interminables et frustrantes. Le Festival de Cannes se mérite ! Mon très attendu et excitant « Amant d’un jour » de Philippe Garrel, épicure poétique et plein de promesse ? Raté. Je me consolais dans les dédales artistiques et vertigineuses d’un passage secret de l’hôtel Majestic et avec un verre de vin. Alors, le lendemain, pour rattraper le chagrin d’une véritable première journée gâchée à moitié, je décide de commencer mon Festival par un « Passage par le futur » présenté à Un Certain Regard, un brin prémonitoire et culpabilisant, avant de rejoindre le très charmant cow-boy de « The rider » à la Quinzaine des réalisateurs. Drame intime et délicat sur le renoncement à une passion vitale, qui me rappelle par projection ma chance d’être ici pour, littéralement, vivre le cinéma. Alors, de ce jour 1, on en a pensé quoi ?


PASSAGE PAR LE FUTUR de Li Ruijun : 3/5
(Un Certain Regard)

Yaoting, fille aînée d’un couple de travailleurs migrants âgés vivant en ville, est confrontée à une dure réalité quand leurs rêves d’un avenir meilleur s’émiettent face aux changements radicaux que connaît la Chine. Avec l’espoir fou d’offrir à sa famille leur propre maison, elle prend part à une série d’expérimentations médicales très bien payées, aux conséquences tragiques.  

Dans un futur pas si lointain la déshumanisation est en marche. Comme réglée sur pilote automatique, les corps avancent dans le vide, les doigts et les yeux rivés sur les écrans des téléphones portables. Le plaisir du présent ? Dépassé… Plus que la chaleur des relations intimes, les sentiments se téléguident par messages interposés, où chacun sur-communique sous une identité volatile (« paysage brumeux » et « vaisseau du désert ») qui dissimule la vérité interdite du soi réel. Naît ainsi un amour numérique cocasse et tragique, où des amoureux s’ignorent et s’aiment sans le savoir. Cette solitude de groupe, le film la dépeint de mille manières, comme cette fameuse scène du restaurant, où les trois amis se plongent chacun dans un silence effrayant sur leur téléphone, créant un malaise moderne; et rassure paradoxalement sur notre (résistante) capacité à encore percevoir la limite du vrai et du faux, de l’acceptable et de l’excès, du tangible et de l’immatériel. Peut-être cette couverture robotique est-elle aussi un moyen de se préserver d’une époque injuste, où les espoirs désabusés ne trouvent guère plus de grâce au réel ?

S’échapper, pour fuir l’ironie et la terreur d’une réalité féroce, dans laquelle des parents sont dépossédés de leurs terres, puis humiliés une seconde fois car jugés trop âgés pour cultiver leurs propres champs. Mais ici, la déconnexion sociale que produit inversement la connexion digitale est surtout l’illustration du fossé entre passé et présent, entre technologie et tradition. Entre une génération in (les jeunes) et out (les parents). Leur rêve pourtant était simple : fuir leur village pour espérer une vie meilleure. Or, aussi robotique soit-il devenu, l’humain se compose encore de chair et de sang. De l’impitoyable loi du marché chinois, le désœuvrement est latent et la santé un enjeu primordial : un homme malade est un homme inutile. La bonté humaine ? Une notion disparue avec l’humanité elle-même. Si les soins traditionnels se payent chèrement (dans tous les sens du terme, jusqu’au licenciement), le film se fait aussi la critique sévère d’une médecine détournée de son utilité fondamentale, au service d’une pratique de confort (esthétique ou d’essais cliniques rémunérés). Une utilisation abusive et irresponsable de la science, qui à défaut de guérir, achève. Et qui, par son biais radical, redonne au film son sursaut d’humanité.

De ces profils épars et émouvants (une jeune femme trop sérieuse et raisonnable, dont la meilleure amie est insouciante et légère) se révèle le portrait d’une jeunesse très actuelle, obsédée par le factice et l’apparence, où l’authenticité est en voie d’extinction. De ce « passage par le futur », on aime surtout la délicatesse toute chirurgicale de la mise en scène. On y retient notamment ce majestueux plan rapproché à travers une vitre, où deux amoureux se font face, l’un debout devant la porte ouverte, l’autre en transparence dans le carreau de cette même porte, comprenant qu’ils s’aiment. « Si tu t’ennuie, regarde le paysage à travers la fenêtre ». Probablement la plus belle façon de regarder ce qu’il reste de la vraie vie…


THE RIDER de Chloé Zhao : 2,5/5
(Quinzaine des Réalisateurs)

Brady, jeune star du rodéo et dresseur de chevaux voit sa vie basculer après un accident de cheval. On lui annonce alors qu’il ne pourra plus faire d’équitation. Chez lui, dans la réserve de Pine Ridge, il est confronté à la vacuité de sa vie : il est désormais un cow-boy qui ne peut ni faire de rodéo ni même monter à cheval. Pour reprendre le contrôle de son destin, Brady se lance dans une quête identitaire et cherche à comprendre ce que c’est qu’être un homme au cœur de l’Amérique.

Il y a quelque chose du syndrome de Stockholm dans ce film, qui traite d’un mal bien humain : l’amour absolu d’un être pour sa passion, aussi nécessaire que destructrice. Ici, une jeune tête brûlée et superstar du rodéo, contraint de renoncer à la discipline qui organise toute sa vie. Mais quel sens donner à une existence vouée à la tiédeur du monde, en marge de toute émotion, de tout frisson ? Là se situe la réalité du drame de « The rider », bien au-delà de l’accident lui-même. Pour l’amplifier, le comprendre, le palper, le film ne nous épargne d’ailleurs jamais la souffrance physique (son crâne dont il arrache les agrafes, ses doigts qui se crispent…) et morale, toujours pour nous soumettre nous-même au cas de conscience du protagoniste; et créer ainsi une forme de transfert. Dans un lien de cause à effet l’émotion se déploie plus intensément, donnant aux images une aspérité spécialement particulière et sensitive.

Originale l’histoire ne l’est pas, pourtant le film n’a pas la saveur fade du drame ordinaire. Tout simplement parce qu’il décèle la part poétique et intime d’un héros à la vie comme à l’écran, réécrivant sa propre tragédie personnelle, vécue et restituée dans une fiction plus vraie que nature. Il faut dire qu’il y avait pure cinématographie dans ce récit, où l’immensité des paysages vallonnés américains du Dakota dédit l’étroitesse des possibilités offertes.

Le cow boy est plutôt joli garçon, jeune, admiré. Il semble pourtant se détourner des chevauchées charnelles à la faveur des chevalines. C’est dire toute la dévotion et – de fait – l’abnégation insurmontable. Parmi les scènes les plus marquantes, on n’oublie pas celle où le cavalier rescapé rend visite à son frère, lourdement handicapé après une chute fatale, où l’animal devient à la fois l’objet de la catastrophe et la clé de la thérapie. On peut soudain ressentir l’effort intense pour faire bouger ses membres paralysés, et la joie d’un semblant de trot reproduit sur une poutre. Ou quand l’amour (ici du cheval) peut vraiment des miracles. Touchante leçon de vie. Pire, sous couvert de réalité, le film de Zhao peut à peine être taxé de crime de lèse réalisme; sauf d’être de mauvaise foi.

Quoiqu’on aime aimer ce personnage déroutant et borné, assoiffé du plaisir de vivre dangereusement. Peut-être son rôle fonctionne-t-il aussi parce qu’il incarne ce que la plupart de nous n’ose pas affronter : ses rêves. Tout à l’inverse, Brady est réputé comme dresseur, capable de maîtriser les chevaux les plus difficiles. Des bêtes sauvages qui ont autant besoin d’être apprivoisées que les hommes qui les montent ont besoin d’être rassurés. Parfaite illustration d’une relation paradoxale et entière, entre l’adoration et la crainte du rodéo, entre la douceur et la violence. C’est précisément la fragilité de cet équilibre parfait que capte le film, d’une confiance mutuelle et réciproque, remise en cause à chaque nouvelle performance. N’est-on pas responsable de ce que l’on a apprivoisé ?

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