Cannes 2017

Cannes, jour 2 : Tehran taboo, Mobile homes & Claire’s camera

Jour 2. Je fais enfin l’effort de me lever aux aurores, parce qu’un homme qui filme des femmes en Iran est une promesse manifestement audacieuse. ON N’EST PAS VENU POUR SOUFFRIR, OKAY ? Révoltée, je file à la Quinzaine partager la rage et l’éclosion d’une mère qui devient mère dans « Mobile homes », et qui me tire, j’avoue, force larmes. Mais me trouble surtout par sa ressemblance fortuite avec la Sara Forestier de « Suzanne », reconnaissable à travers sa beauté sauvage et le sujet du film. Et puis survient le miracle Hong Sangsoo : un tête à tête déluré et fantasmagorique avec Isabelle Huppert, et la sublime « Mademoiselle » de Park Chan-wook. Alors, ce jour 2, on en a pensé quoi ?


TEHRAN TABOO de Ali Soozandeh : 3/5
Semaine de la Critique

Téhéran : une société schizophrène dans laquelle le sexe, la corruption, la prostitution et la drogue coexistent avec les interdits religieux. Dans cette métropole grouillante, trois femmes de caractère et un jeune musicien tentent de s’émanciper en brisant les tabous.

« Téhéran tabou » est le film d’un homme qui filme les femmes. Il les sublime, les comprend, les écoute, et crée une connivence surprenante avec ses personnages. Des héroïnes de l’ombre, présentées comme une galerie de portraits entrelacés qui résumerait le paradoxe iranien : celui d’une société divisée en deux, écrasée entre le désir d’émancipation et le poids des traditions.

D’ailleurs, le procédé d’animation en rotoscopie, c’est à dire dessiné à partir d’images réelles, renforce cette idée de couverture et de discrétion, capitale pour ces femmes défendues de n’être jamais vraiment elles-mêmes. Voilées le jour, libres la nuit, elles aspirent à une vie occidentale et libérée d’un patriarcat devenu anachronique. Le film capte cette époque en pleine transition, figée par des scénettes chez le photographe qui reviennent comme des anaphores. Pour un mariage, un emploi, un souvenir ou pour le tribunal, chaque situation est mise en scène – avec ou sans voile, avec ou sans couleur – illustration démonstrative du jeu permanent que jouent les iraniens entre ce qu’ils sont réellement et ce qu’ils montrent.

Parmi eux, une prostituée se bat pour scolariser son enfant, une future mariée pour retrouver sa virginité, une épouse dévouée pour que son mari la laisse travailler. Trois destins parallèles qui n’évitent pas, de fait, l’effet catalogue. Quoique le film ne prétend jamais réinventer le drame d’une réalité déjà suffisamment tragique. Plus que la volonté de dénonciation, la force de « Téhéran tabou » est de se ranger du côté intime de ses personnages, de pénétrer leurs doutes, leurs craintes, leurs remords, et in fine, leur rendre, en quelque sorte, leur humanité.

Au milieu de cette prison sociale et malhonnête (car les hommes ne sont pas avares de petits arrangements avec les femmes, tant qu’il ne s’agit pas des leurs), l’enfant muet de la prostituée – en occident elle serait surtout vue comme une mère courage – symbolise à lui seul la schizophrénie d’un peuple divisé, qui voit tout mais ne dit rien. Surtout, on aime que le film n’oublie jamais d’être drôle ! Alors, inévitablement, on regrette qu’il peine à trouver autre issue qu’une vision fataliste et découragée, où la moindre revanche des femmes – même inoffensive (une blague sur un répondeur) – se verra toujours répréhensible. Forcément révoltant.


MOBILE HOMES de Vladimir de Fontenay : 3/5
Quinzaine des Réalisateurs

Ali et Evan sillonnent les routes entre les Etats-Unis et le Canada. Ils utilisent Bone, le fils d’Ali, âgé de huit ans, dans leurs trafics. Le jeune couple vit de plus en plus dangereusement. Tous rêvent pourtant d’un refuge, d’un foyer, mais leur fuite inexorable les entraîne sur un chemin qu’ils n’avaient pas prévu… Pour trouver sa place, Ali aura à faire un choix entre la liberté et sa responsabilité de mère.

Il y a quelque chose de déjà vu dans ce « Mobile homes », qui rappelle farouchement la « Suzanne » de Katell Quillévéré. Jolie blonde aux yeux bleus, la comédienne Imogen Poots (qui campe Ali) porte trait pour trait la malice et la rage de Sara Forestier. Outre leur allure trompeuse, elles partagent aussi des rôles conjoints, entre le goût pour une vie d’errance, leurs amours marginales et, bien sûr, leur maternité précoce. Mais là où le film français appuyait le drame familial, la version américaine préfère au confort du cocon une rupture radicale, où la mère adulescente se retrouverait dépossédée de tout passé, sans autre lien ni attache qu’un compagnon fourbe et voyou.

Le couple est jeune et beau, sauvage et heureux. C’est le culte de la douce inconscience, des jours sans penser au lendemain, d’une vie nomade et sans contrainte. L’enfant ? Un jouet que l’on manipule pour accomplir discrètement ses larcins (resto basket, revente de stupéfiants…). On s’attendrit comme on s’offusque de cette relation inversée entre la mère et son fils, où un garçon de huit ans s’octroie la responsabilité d’assurer la sécurité de ses propres parents. Pire encore : on enrage à l’idée qu’il puisse sembler si dispensable, quand il s’indigne et s’enfuit, momentanément. On repense forcément au bouleversant « Jack » d’Edward Berger, et sa capacité surnaturelle de résilience.

Mais que se passe-t-il le jour où le remords survient ? Voilà tout l’enjeu de « Mobile homes », qui, sans totalement s’affranchir du fameux rite de passage à l’âge adulte, restitue le portrait tendre et fragile d’une mère qui devient mère. Or ce qui rend le film spécialement plaisant est la manière dont le miracle arrive. On regrette que la première partie (plutôt un « vis ma vie de crapule bohème » ni très excitant ni très original) tarde à donner naissance au vrai cœur du film : sa rencontre avec un père de substitution, qui fixe des règles, la protège, la loge (dans un mobile home, donc, symbole d’une vie en mouvement…) et la fait travailler. Tourné à la frontière canado-américaine, les paysages pâles et figés dépeignent de façon illustrative le sentiment de révolte des personnages, leur déroute, leur colère. Tout est décuplé dans cet environnement hostile, où la brume du grand froid brouille la moindre ligne de fuite. Déchirant.


LA CAMERA DE CLAIRE de Hong Sangsoo : 3,5/5
Séance spéciale

Lors d’un voyage d’affaires au Festival de Cannes, Manhee est accusée de malhonnêteté par sa patronne, et licenciée. Claire se balade dans la ville pour prendre des photos. Elle fait la rencontre de Manhee. Désormais Claire décide d’accompagner Manhee au café où elle a été licenciée. C’est le moment de découvrir le pouvoir de Claire à l’œuvre…

Objet filmique non identifié, « La caméra de Claire » est comme son titre : une promenade figurative. Comme si le réalisateur avait réuni là ses comédiens puis dit : « ça tourne », sans autre feuille de route qu’une balade confuse et abstraite dans les rues de Cannes. A moins qu’il ne s’agisse de la réalité ? Tourné en quelques jours pendant le Festival 2016, on aime la facilité avec laquelle le cinéaste nous fait subitement lâcher prise, connectant le réel et le rêve, le vrai et le faux, le possible et l’improbable ; tout à la fois imbriqués dans une mise en scène abyssale et vertigineuse.

Le montage, une nouvelle fois labyrinthique (sa signature) et perdu quelque part dans un trouble passé et présent désynchronisés, réanime de justesse des scènes presque seulement filmées en plans fixes, immobiles, et qui manquent cruellement de rythme. C’est que cette balade onirique repose essentiellement sur l’imaginaire. Et il faut dire que le cinéaste n’en manque pas, parvenant à apporter une légèreté inattendue au drame : une femme accusée de trahison, qui perd son emploi. De nulle part surgissent des tas de situations cocasses et osées d’où fusent quantité d’idées inspirées et amusantes – seulement provoquées par le décalage évident entre l’action et la circonstance. Exemples choisis : cette jeune femme qui immortalise d’un selfie son licenciement, ou Claire qui raconte que c’est la première fois qu’elle vient au Festival de Cannes. Comment ne pas faire le transfert avec l’actrice (Isabelle Huppert) qui prononce cette phrase sans la trouver tout à coup loufoque et paradoxale ?

On s’émerveille que la magie opère si bien, émanant seulement d’un scénario bricolé qui semble s’écrire sous nos yeux, presque improvisé. Malgré quelques tentatives réflexives un peu alambiquées (« être innocent ne veut pas dire être honnête ») et finalement superficielles, la caméra de Claire est thérapeutique. Quand elle prend quelqu’un ou quelque chose en photo, le sujet « change ». C’est imperceptible à l’œil nu, à moins que nous n’ayons pas le regard aiguisé… Alors, Hong Sangsoo crée volontairement des points d’accroche visuels, pour nous guider dans son dédale joyeusement fantaisiste. Et cela tombe bien : le jaune, bizarrement omniprésent (les habits de Claire, les murs de l’appartement de Manhee, le sable de la plage…) est peut-être le prisme qui rend le tragique plus gai. Puis se rendre compte que cette couleur est associée à l’amitié et au savoir ; comme à la trahison et au mensonge : pile les thèmes qui essaiment le film. Or Claire, en prenant des photos d’inconnus, apporte réconfort et rayonnement à ceux qu’elle côtoie. Coïncidence ? Définitivement solaire.

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