Cannes 2017/Ovni cinématographique

BARBARA de Mathieu Amalric

NOTE 3,5/5

Une actrice va jouer Barbara, le tournage va commencer bientôt. Elle travaille son personnage, la voix, les chansons, les partitions, les gestes, le tricot, les scènes à apprendre, ça va, ça avance, ça grandit, ça l’envahit même. Le réalisateur aussi travaille, par ses rencontres, par les archives, la musique, il se laisse submerger, envahir comme elle, par elle.

Curieuse coïncidence volontaire, qui nous fait entendre une consonance commune entre l’actrice et la chanteuse, comme si Balibar (Jeanne) était l’envers de Barbara : deux faces inversées d’une même image, négatif l’une de l’autre, elles dont les visages se fondent et se confondent dans un trouble jeu de montage. Le générique, déjà, s’amuse de cette ressemblance, inversant et remplaçant les lettres, comme l’anagramme d’une même et unique personne.

Puis le film s’ouvre. Qui est l’originale, qui est la copie ? Les deux, en fait, si l’on considère que l’artiste n’est pas à la vie ce qu’elle est à la scène, et que l’autre cherche à recréer le mythe. Étranges séquences de cannibalisme artistique, où dans le noir, chez elle, la comédienne devient Barbara, projetée sur le mur de l’appartement, jusqu’à ce que la fusion opère. Lorsqu’elle s’appuie contre le mur, et que ses mouvements épousent parfaitement ceux de la chanteuse, alors soudain se crée le fameux « Persona » de Bergman : ce transfert de personnalité qui permet à l’actrice de rentrer pleinement dans son rôle.

Le fait que le film soit mis en abyme (le réalisateur qui joue un réalisateur et l’actrice qui joue une actrice) codifie d’autant plus l’ensemble, mais permet au moins de dédoubler les personnalités sans s’encombrer de la psychologie des comédiens où celui-ci devient littéralement possédé par son rôle (comme pour « La Vénus à la fourrure » de Polanski avec le même Amalric ou celle d’ « Opening night » de Cassavetes).

Se ressemblent-elles autant, finalement ? Peut-être pas tant que cela, au fond. Mais la volonté farouche de les cloner finit par les substituer entièrement l’une à l’autre. Mathieu Amalric donne ainsi naissance à une créature hybride, une « BarbarAmalric », convergence non pas des névroses de l’artiste en général, mais du réalis’acteur lui-même. Il suffit de voir ses rôles, toujours à la marge, de l’écouter parler, toujours ailleurs ; puis de voir se dérouler cette fresque barbaresque. N’y aurait-il pas quelque chose d’autobiographique dans ce film, bien plus que du biopic, alors que la véritable Barbara semble plutôt mise au second plan ? « Vous faites un film sur Barbara ou sur vous-même? » s’interroge Brigitte/ Jeanne Balibar.

Ni un biopic donc, ni un film dans le film – puisqu’il n’aboutit pas vraiment – « Barbara » s’apparente surtout à une expérience de cinéma, construite sur la distorsion des personnages, à trois faces au lieu de deux : l’actrice qui joue l’actrice qui joue une chanteuse. Ce sont les trois B : Balibar qui joue Brigitte qui joue Barbara, chacune répliquée comme une ribambelle de Barbara plus ou moins ressemblante.

Bien sûr, ceux qui étaient venus voir une reproduction fidèle à la vie de la chanteuse seront déçus. Car en fait la vie de Barbara importe peu, elle n’est que le prétexte à cette expérience, le cobaye cinématographique d’une chimie alternative. On apprécie de ne pas avoir affaire à un film linéaire, parfois décousu. Pour une fois qu’un rôle ne « dévore » pas son actrice mais fait sa rencontre… L’approche est contestable mais intéressante. Encore faut-il accepter de se laisser porter par ces portraits foutraques et fantasques, irréels et perchés. Dans les loges pendant qu’elle se maquille, qui est cette femme qui explose et déballe des inepties à son assistante, avec toute l’exaltation de l’artiste ? Derrière la caravane, qui est cette femme qui entonne l’air de « Göttingen » ? On se pose toujours la question.

« Barbara » est un film sur le mensonge, la dissemblance, les apparences, diluant les frontières poreuses du faux et du réel, où l’artifice (faire le spectacle, jouer, entrer dans un rôle) s’infiltre partout. Seule l’émotion qu’il convoque est un repère vers le réel, lorsque l’une ou l’autre entonne un air et se laisse troubler par les notes, les mots. Qu’elle l’interprète bien ou maladroitement n’a pas d’importance, « Nantes » est probablement l’une des scènes les plus surréalistes du film, la plus sensible aussi, quand assise au piano avec son costume à plumes dans un rade de routiers elle cesse enfin d’être une autre. Ici s’arrête le jeu. Envoûtant.

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