Cannes 2017/Choc cinématographique

HAPPY END de Michael Haneke

NOTE 3/5

Instantané d’une famille bourgeoise européenne.

Par le prisme d’un téléphone portable, quelqu’un filme une jeune femme sur le point d’aller se coucher. Minute par minute, chaque action est commentée sous forme de messages qui apparaissent sur l’écran. Elle se brosse les dents. Elle crache. Elle se rince la bouche. Elle va aux toilettes. Elle tire la chasse. Elle éteint la lumière. Qui est cet individu voyeur, qui restitue ainsi une part d’intimité du quotidien ? Un autre jour. Des indices indiquent qu’il s’agit d’une adolescente. Elle filme et met en scène la mort de son hamster auquel elle vient de donner à manger un antidépresseur de sa mère. Un « jeu d’enfant » dans tous les sens du terme, à la fois parce que les réseaux sociaux ont permis la diffusion de cette vidéo morbide, et à la fois parce que tuer n’a pour cette jeune fille que valeur de divertissement.

C’est ainsi qu’en démiurge, le cinéaste nous plonge dans sa jungle de Calais. Et réalise, non pas un film de migrants comme on avait pu l’entendre au moment du tournage, mais un film avec des migrants. A première vue, la frustration que convoque sans cesse le film me faisait dire qu’on avait là affaire à du pur Haneke, mais un Haneke en trompe l’œil. Des scènes obscènes et condescendantes, sans fond et gratuites, au sein d’une famille auto-centrée et nombriliste.

C’était certainement passer à côté des vrais enjeux du film. Concentré un peu fourre-tout de toutes les obsessions du réalisateur, « Happy End » emprunte à « Caché » le voyeurisme des vidéos en plan fixe, à « La Pianiste » les déviances sexuelles et l’antipathie, et jusqu’à s’auto-citer lorsque le même Jean-Louis Trintignant de « Amour » explique avoir étouffé sa femme souffrante. A la manière de « Funny Games », Haneke déploie le même mécanisme amoral où les événements surviennent de façon inattendues et injustes. Sauf que cette fois-ci, ce sont les personnages eux-mêmes qui semblent orchestrer leur propre dérive. L’histoire ? Elle se fait attendre et ne vient jamais. Là encore, le film joue à nous mener sur de fausses pistes, s’amusant à dépeindre des moments terrifiants de la vie ordinaire, et à jouir de son omnipotence.

Mais de qui se moque-t-on ? Du spectateur, évidemment, soumis à la perversité du cinéaste, martyr consentant d’une véritable débauche d’indécence. L’histoire, donc, il n’y en a pas. Tout simplement parce que ces gens bourgeois n’ont rien à raconter, rien à se dire, sauf à être maladroits et désagréables. Le film ironise ainsi sur une famille de nantis déclinants, menteurs, détestables, que la caméra regarde lentement sombrer.

Comme des miroirs tendus à nos propres déviances, Haneke se plaît à réunir ici le pire – avatars d’une société à double visage. Les longues scènes de messagerie en ligne créent la gêne, lorsque le mari d’une femme dévouée et charmante s’adonne la nuit à des échanges lubriques et sales, comme preuve de son incapacité à aimer le « beau » ; tandis que sa fille en deuil est soupçonnée d’avoir tué sa mère. Une mère met son fils à la tête de l’entreprise familiale pour lui montrer à quel point il est inutile. Un vieux voudrait mourir. Et au milieu de ces problèmes de riches, des migrants se retrouvent jetés en pâture en plein déjeuner de mariage, scène surréaliste et humiliante d’un zoo humain réciproque, où les blancs et les noirs se toisent comme des bêtes curieuses. Une claque violente et douloureuse sur notre humanité en déclin, et nos yeux fermés sur la misère du monde qu’on préfère ramener sous le tapis pour ne plus la voir. C’est scandaleux, mais c’est divin.

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