Ovni cinématographique

A GHOST STORY de David Lowery

NOTE 3/5

Le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, il se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité.

Un couple se chamaille sur le canapé, dort enlacé et s’embrasse pendant de longues minutes. Elle n’aime pas cette maison qui « fait des bruits étranges ». Il n’a pas envie de déménager. Une nuit, un bruit l’effraie, il la rassure. Le portrait amoureux est un peu cliché, mais le bonheur évanescent.

A contrario lorsque la mort survient, le temps est distendu, comme redimensionné à la taille illimitée de l’au-delà. Les plans fixes se laissent ainsi pénétrer de mouvements sonores : des pas dans les couloirs de l’hôpital, la veuve qui se précipite hors champ, une porte, peut-être un reniflement. Le monde aveugle des disparus devient une jungle auditive multiple et sensitive, plus imagée encore que les images elles-mêmes.

Laisser du temps au temps. Jamais cette expression n’aura été si littéralement mise en scène. Quoi de plus naturel pour un film sur le temps qui passe ? On aura beaucoup glosé sur la fameuse scène de la tarte, durant laquelle Rooney Mara, zombie post-traumatique incapable d’extérioriser physiquement son chagrin, s’acharne à « bouffer » – le terme est approprié – jusqu’à l’indigestion. Celle, organique, du corps obligé d’expurger, mais également l’indigestion visuelle d’un plan fixe de plusieurs minutes, à engloutir. Or, cette séquence n’est pas que contemplative, mais une épreuve du temps : c’est aussi l’éclosion du deuil, la manifestation de la colère. Ce sont des yeux qui pleurent et un nez qui coule, c’est une fourchette qui lacère une pâtisserie, une violence sourde et intérieure qui s’exprime par les gestes plutôt que par les mots.

Le silence est d’ailleurs l’autre singularité du film. Sans être tout à fait muet (et même quelques instants inutilement bavard), « A ghost story » met en miroir l’impossible dialogue entre une vivante qui se raccroche au passé et un mort-vivant qui ne plus être au présent. Quand on a compris cela, le film devient alors un surprenant et fascinant voyage à travers le temps de la désolation jusqu’à la guérison, traversant le futur pour mieux revenir au commencement, et tenter de retrouver le goût du présent… Car l’enjeu, pour ce fantôme condamné à espérer, est, aussi, de surpasser son propre deuil.

Certaines idées surprennent, comme ces deux âmes qui se saluent par la fenêtre, ou le choix de figurer si matériellement le fantôme sous un drap blanc. Mais la beauté métaphysique du film, strié de lumières opaques et sombres et de clair-obscurs, est surtout visible dans l’ombre des réflexions qu’il inspire. Ce moment où, terrifié par l’errance éternelle le fantôme se suicide puis réapparaît, parle aussi de l’indicible lourdeur de l’espérance qui défie le temps qui passe…

« A ghost story » joue sur une apesanteur fragile et parfois contradictoire dans sa manière très appuyée de signifier. Pourtant ses lignes abstraites et son parti-pris contemplatif déjouent toutes les règles scénaristiques attendues. Un bizarre et mélancolique moment suspendu… A destination des spectateurs patients !

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