Cinéma vérité

CENTAURE d’Aktan Arym Kubat

NOTE 2,5/5

Dans un village au Kirghizistan. Centaure, autrefois voleur de chevaux, mène désormais une vie paisible et aime conter à son fils les légendes du temps passé, où les chevaux et les hommes ne faisaient plus qu’un. Mais un jour, un mystérieux vol de cheval a lieu et tout accuse Centaure…

Les chevaux sont les ailes des hommes. Galopant dans la nuit, les mains tendues vers le ciel, Centaure devient symboliquement les ailes du cheval, à rebours de ce que dit l’adage kirghize. Outre la créature mythologique qu’il convoque nécessairement, le film fait aussi le portrait sincère et révolté d’un résistant des temps anciens, prêt à tous les sacrifices pour protéger les traditions d’un peuple en voie d’acculturation. Que reste-t-il de l’héritage des steppes, sinon les plaines rocheuses et verdoyantes ? Dans un pays à deux vitesses, où cohabitent de plus en plus fragilement passé et présent, les riches se disputent les courses de pur-sangs quand les voleurs de chevaux les subtilisent. Paradoxalement cousins, et donc issus de la même famille, le cinéaste rappelle par ce détail cocasse la nostalgie d’une époque où le peuple et l’animal ne faisaient qu’un, bien avant que le cheval ne devienne le symbole malheureux du consumérisme.

Alors Centaure, dont la véritable identité s’est substituée à la figure légendaire, les libèrent, commandé dans ses rêves par Kambar Ata, le mythique protecteur des chevaux. Le cinéaste déploie toute une poésie dans sa manière inédite de revendiquer, qui tient plus de la fable que de la lutte. Ainsi son caractère naïf, quelquefois halluciné, apporte au personnage principal une force plutôt portée par la grâce que par la colère. En ce sens la scène où désemparé, il sanglote en justifiant son geste, dit tout de la détresse d’un monde en dispersion, remportant sans honte ni misérabilisme l’empathie du spectateur. On aura rarement vu un héros à la fois si délicat et rebelle, si doux et amer.

La transmission d’un passé simple, bientôt imparfait, se communique de différentes manières. Il y a le réalisateur d’un côté, délégant au spectateur une part de l’histoire kirghize, inconnue jusqu’alors ; puis ce père qui inculque à son fils l’histoire de son pays. Un enfant de cinq ans mystérieusement silencieux – donc garant des archives d’un passé indéfectible qu’il faut à tout prix préserver – dont la mère est elle-même sourde et muette. Le film n’échappe pas en revanche à l’excès métaphorique comme aux allégories sur-signifiantes (une rumeur qui anéanti la quiétude d’un ordre établi, un miracle qui se produit), procédant jusqu’à la translation du cheval sur Centaure, qui semble soudain hennir au lieu de pleurer.

La dimension spirituelle est l’autre inquiétude du cinéaste, qui partage ses doutes et ses craintes sur l’islamisation d’un ex-pays soviétique, dont la philosophie religieuse contredit les principes d’un peuple anciennement nomade et naturellement épris de liberté. Déjoué sur le ton de l’humour, le film pointe un simple état de fait, mais n’en oublie pas le sérieux d’une situation préoccupante, alternant la dérision d’une bande de fidèles ahuris et la peur frontale d’une croyance considérée comme punitive (Centaure peut racheter ses fautes en se convertissant).

En confiant à la nouvelle génération le rôle de passeur, le film n’a d’autre choix que de poursuivre la piste de son instinct grégaire, réaliste sur son impuissance à empêcher le changement de se produire mais résolu à affronter les affres du temps présent. Sans peur, ni Centaure…

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