Cinéma vérité

CALL ME BY YOUR NAME de Luca Guadagnino

NOTE 3,5/5

SORTIE EN SALLES LE 28 FÉVRIER 2018

Été 1983. Elio, 17 ans, passe ses vacances en Italie, à jouer de la musique classique, à lire et à flirter avec son amie Marzia. Sa sophistication et son intelligence en font un jeune homme mûr pour son âge, mais il conserve aussi une certaine innocence pour ce qui touche à l’amour. Oliver, un séduisant Américain qui prépare son doctorat, vient travailler auprès du père d’Elio, éminent professeur spécialiste de la culture gréco-romaine. Elio et Oliver vont bientôt découvrir l’éveil du désir, au cours d’un été ensoleillé dans la campagne italienne.

Que tout semble doux et cotonneux dans cet été italien, dont la langueur et le temps suspendu enveloppent le spectateur dans une bulle apaisante. Dans cette famille d’intellectuels au fils prodige, rien ne trouble cette quiétude estivale où la vie glisse avec onctuosité et curiosité. Ce bonheur d’apprendre et de découvrir fait d’Elio un garçon virtuose et attachant, dont la précocité ne trahit jamais la jeunesse, qu’il expérimente comme tous les gens de son âge, sans jamais chercher la reconnaissance de son savoir. Il sait tout, c’est tout. Cette connexion à la culture, à la musique, à la littérature, et cette relation harmonieuse avec ses parents n’est pas la transcription d’une adolescence à la marge, jouant avec l’image du petit génie (il s’amuse, fréquente ses amis, s’instruit par plaisir), mais plutôt un indice sur la délicatesse du film, qui prend le temps d’accompagner ses personnages, de les rencontrer, de les porter, sans jamais les juger.

C’est peut-être l’un des éléments les plus remarquables d’ailleurs : cette bienveillance permanente, où ni le chaos ni le heurt ne pourraient perturber la beauté de cet été parfait. Rien, sinon l’apprentissage du premier amour, celui, inoubliable et bouleversant, qui survient à la saison des vacances. Et cette sensation vertigineuse de découvrir une fragilité jusqu’ici inconsidérée. Voici un sentiment inattendu, étourdissant, qui ne s’apprend pas dans les livres mais s’éprouve par les sens et l’instinct. Et nous murmure dans le même temps nos propres souvenirs, enjoints par l’universalité de la première fois. Ce passage à l’âge adulte est le noyau dur du film, qui s’entreprend dans la légèreté de la villa familiale, à l’ombre des abricotiers. Ce fruit à la peau veloutée signifiant « pré-mature », dont les métaphores suggestives semées ici et là osent un parallèle cocasse avec le jeune Elio, qui comme l’abricot, mûri après avoir été cueilli. Une aventure charnelle au sens du corps (il se découvre lui-même) et de la sexualité (il découvre le plaisir), qui s’invente étape par étape.

Bercé par l’esthétique pop des années 80 où les couleurs chatoyantes caressent les yeux, rien ne presse et tout peut attendre. « Later », plus tard, est la formule magique, le code secret qui revient en anaphore et qu’il s’agit de déchiffrer. Ou l’expression d’un pressentiment nouveau, qu’il faut d’abord explorer, apprivoiser, avant de s’y confronter. Du rejet vers l’amour, la passion n’apparaît pas monolithique, mais mouvante, complexe, faite de désirs contradictoires.

Or l’expérience passe aussi par l’épreuve et la pratique, comme pour vérifier la véracité de ce qu’on s’inquiète de ressentir. En argot, l’abricot peut aussi désigner le sexe féminin. Mais ici, l’amour hétérosexuel est désacralisé, montré à l’écran et vécu comme un jeu, une initiation désinvolte à la sensualité, qui tient plus de la récréation chaleureuse que de la relation purement intime. A l’inverse, ce moment d’abandon homosexuel avec Oliver s’effeuille avec pudeur, dans un instant privé, caché, que le film garde consciencieusement hors-champ. Et c’est bien là toute l’élégance de la mise en scène, qui épluche le frisson amoureux sans se laisser émouvoir par la tentation du voyeurisme.

De cet événement inédit émane parallèlement un plaisir solitaire expérimental, alternatif, palliant par l’imagination au manque physique provoqué par le désir. Tout revêt subitement une dimension érotique, d’un fruit juteux dont le nectar s’écoule entre les doigts, à une scène inimaginable avec une pêche. Du verger à la verge, on n’a jamais autant remarqué l’absence d’une lettre ! Néanmoins ce qui est embarrassant peut aussi être gracieux, au point de regretter que l’été s’achève…

D’autant que le film, à son point d’orgue, nous offre l’une des séquences les plus lucides du cinéma contemporain et la plus généreuse, à travers le portrait de parents modèles, clairvoyants et protecteurs. Recevoir la liberté d’être soi n’évite pas les tourments de l’amour, mais le rend probablement plus ultime encore. Délicieux !

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