Cannes 2017/Cinéma vérité

TESNOTA, UNE VIE A L’ETROIT de Kantemir Balagov

NOTE 3,5/5

1998, Nalchik, Nord Caucase, Russie. Ilana, 24 ans, travaille dans le garage de son père pour l’aider à joindre les deux bouts. Un soir, la famille et les amis se réunissent pour célébrer les fiançailles de son jeune frère David. Dans la nuit, David et sa fiancée sont kidnappés et une rançon réclamée. Au sein de cette communauté juive repliée sur elle-même, appeler la police est exclu. Comment faire pour réunir la somme nécessaire et sauver David ? Ilana et ses parents, chacun à leur façon, iront au bout de leur choix, au risque de bouleverser l’équilibre familial.

« Tesnota » se réduit d’abord à un mot, « étroit ». Une idée « d’étroitesse », qui constitue la base de toute l’intention artistique, narrative et esthétique du film. Bref, une expression du malaise, qui explore jusqu’à l’infime les significations littérales et morales d’un terme aussi large qu’il se révèle oppressant. De l’étroitesse d’esprit (l’intolérance), l’étroitesse des choix (l’intime), l’étroitesse des communautés (les cultures) à l’étroitesse des cadres (le confinement), le film distille dans son énoncé même les sentiments contradictoires d’une héroïne claustrophobique, prise entre l’asphyxie des relations familiales et leur sécurité rassurante.

Une scène, majeure, intervient dans les premières minutes et témoigne de la situation explosive de cette région de Russie, au Nord Caucase. Un jeune kabarde, qui a clandestinement rejoint son amie juive en pleine nuit, fait mine de l’enfermer dans le coffre de sa voiture. Ce qui ressemble à un banal jeu d’amoureux cristallise pourtant les enjeux du titre : l’exiguïté littérale d’un espace rétréci et étouffant, l’enlèvement prémonitoire d’un adolescent juif, la rigidité des relations intra (le malheur des uns fait le bonheur des autres) et extra communautaires. De cette pelote complexe le film tire son fil rouge qu’il déroule et suit comme son fil d’Ariane, sinon quoi il ne serait pas difficile de se perdre définitivement, dans ce dédale d’informations et de questionnements politiques, philosophiques ou religieux.

Probablement manquera-t-il en route quelques indices précieux au spectateur, pour prétendre reconstituer tout à fait les messages semés par le réalisateur. Glissés ici et là, comme des revendications parallèles au récit et parfois tout à fait inhérentes. On y pense, surtout, lors d’une interminable exécution restituée par le prisme d’une télévision, qui dit, dans l’étroitesse de l’écran, les différences et les hostilités communautaires, quand la jeune héroïne et son amant incarnent eux-mêmes les Roméo et Juliette d’un conte des temps modernes. Une manière aussi démonstrative que vaine, tant le fond de l’histoire se réduit lui-même à un personnage, son égocentrisme et son désir d’être, utilisant le contexte géopolitique pour concrétiser le drame.

En choisissant de construire le film à partir du point de vue de la sœur du disparu plutôt que sur la victime elle-même, le réalisateur fait ainsi le récit troublant du sacrifice. Doit-on tout accepter pour sauver un proche ? Entre le devoir d’agir et la liberté de rester digne, Kantemir Balagov se fait le talentueux portraitiste d’une réalité alternative. Celle d’une femme (stupéfiante) qui refuse l’étroitesse de l’affliction, et d’une sœur presque soulagée du rapt d’un frère trop présent, trop brillant, trop admiré – cherchant sa propre place dans l’étroitesse familiale. Un dilemme périlleux, qui ferait l’effet d’un fou rire survenu à un enterrement. Le même embarras, le même vertige, la même souffrance aussi, d’une peine incomprise et paradoxale. Jusqu’à préférer renoncer à l’instant magique de l’amour pour la première fois, dans un geste de révolte irrationnel.

A la fureur de vivre répond la rage désespérée, chacune contenue dans l’interprétation puissante de Darya Zhovner. Lorsqu’elle danse, dans un garage ou un salon défraîchi, c’est un mélange détonnant de colère et de transe qui sort de son être. Est-elle émue, ivre, libérée ? Sans doute un peu tout cela à la fois, cachée sous des tenues informes, manière symbolique de défendre son corps et refuser les habits protocolaires d’une femme juive, en plein conflit avec sa mère. A l’étroit, là encore, dans son rôle-case, plus habile avec le cambouis qu’en cuisine. A partir d’un fait divers, le film devient une chronique intime sur la dislocation des particules familiales, vers l’organisation d’un ordre nouveau, où chacun trouve finalement sa place dans l’étroitesse de la famille. Remarquable.

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