Cinéma vérité

DAPHNÉ de Peter Mackie Burns

NOTE 2,5/5

La vie de Daphné est un véritable tourbillon. Aux folles journées dans le restaurant londonien où elle travaille succèdent des nuits enivrées dans des bras inconnus. Elle est spirituelle, aime faire la fête mais sous sa personnalité à l’humour acerbe et misanthrope Daphné n’est pas heureuse. Lorsqu’elle assiste à un violent braquage sa carapace commence à se briser…

Il y a quelque chose de naturellement régressif et d’ingérable chez Daphné, jolie lionne à la crinière rousse, libre et sauvage. Son insoumission à la vie comme à elle-même accorde une vivifiante liberté de ton et d’action à son personnage, offrant une indescriptible et contradictoire sensation de « nonchalance hyperactive ». Daphné n’est pas qu’un oxymore : c’est un phénomène, l’incarnation du malaise d’une génération, qui s’autorise tout et ne se refuse rien. Celle d’un entre-deux mondes, égarée à la frontière de l’insouciance adulescente et de l’obligation de mûrir, celle d’un entre-deux doutes, qui fait l’aller-retour entre le désir et le regret, entre l’envie et le rejet. La vie de Daphné s’organise ainsi comme une constellation de choix incertains, sans cesse échappés puis retenus. C’est aussi l’illusion d’une vie a priori idéale, affranchie de tout protocole social. Or cette insolence assumée pourrait bien être, finalement, autant ce qui la guide que ce qui la perd.

Agatha A. Nitecka

Loin d’être idéaliste, « Daphné » est d’abord le portrait sensible d’une jeune femme rattrapée par la réalité et le sérieux. En somme, un passage à l’âge adulte à un moment où on ne l’attendait plus. Pierre angulaire de cette transition, l’agression nocturne dont elle est témoin et – par répercussion – victime, qui convoque chez elle les conditions du changement. Curieusement, cet épisode traumatique ne provoque ni réaction excessive ni rébellion brutale. D’ailleurs le film ne prétend jamais être radical ou spectaculaire, ce qui d’une certaine manière donne parfois cette impression de pesanteur et de sur-place. Or c’est précisément l’effet escompté : l’observation au microscope d’une évolution à entrevoir dans l’infinitésimal du détail, au cœur de l’introspection d’un personnage qui par nature déteste s’épancher et ne laisse transparaître que l’inatteignable existentialisme qui s’opère dans son individualité même.

Il est cependant intéressant de recevoir cette métamorphose impalpable pour ce qu’elle est, c’est à dire réaliste et humaine. Le cinéaste fait ainsi le choix de se mettre au rythme du réel plutôt que de répondre à un rythme scénaristique, observant les discrètes variations de son personnage. Ce qui, dans cette lenteur recherchée, crée aussi un effet d’empathie et d’identification du spectateur à destination de cette femme, inquiète de « ne pas toujours ressentir la bonne émotion au bon moment ».

Agatha A. Nitecka

Au fond, ce dont souffre Daphné est la peur de l’attachement. Cet égoïsme qu’elle revendique comme une composante intime n’est que la conséquence de ce trouble sentimental, qui se manifeste par crise. Comme si, à l’instar du « Chien » de Benchetrit, Daphné était physiquement allergique à l’amour – au sens large du terme. La répulsion qu’elle éprouve à tout contact chaleureux, de ses prétendants transis d’amour ou de sa mère malade, offre un contraste saisissant avec les rapports corporels qu’elle réclame à des anonymes. Tout l’enjeu pour elle est donc de travailler cette phobie de la dépendance affective, et peut-être, enfin, apprendre à s’écouter. Cela passe par une thérapie alternative que la psychologie est incapable de soigner. Celle d’une confrontation à ses peurs, dont le chemin lui est d’abord montré par un inconnu, l’épicier agressé qui parvient à jouer la reconstitution de son braquage, puis enfin par sa mère, capable d’accepter le cancer. Des modèles de courage et de résilience, qui, par mimétisme, nous apprennent à relativiser. Emily Beecham, alternant mine boudeuse ou séductrice, fait peine à croire qu’elle joue, tant elle réussit une translation parfaite dans le rôle de Daphné. Volcanique.

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4 réflexions sur “DAPHNÉ de Peter Mackie Burns

  1. Merci pour l’article. Ouarf ! Quel adjectif : volcanique ! Rien que l’affiche attisait ma curiosité, mais ton article et ce mot de conclusion pour me donner plus envie encore !

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  2. Le 3 mai… Ca veut dire le 10 juin chez moi, si les exploitants locaux daignent porter leur regard dessus. Pour une réaction nouvelle de ma part, il faudra patienter un peu, je le crains… mais sait-on jamais !

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