cannes 2018

Cannes, jour 1 : DONBASS & RAFIKI

Jour 1. Après une courte nuit d’excitation pré-Cannes, me voici de retour sur la Croisette pour la quatrième année consécutive. J’y retrouve enfin le même soleil brûlant (et plus tard, l’inattendue pluie battante), la même agitation cinéphage, la même foule mouvante, avec le sentiment étrange de l’habitude et du souvenir. Comme si, au bout de quatre ans, ces quelques mètres carrés dévolus aux fous à lier du cinéma – ceux qui se lèvent et se couchent avec les rétines rougies, submergés par la beauté d’un plan – étaient finalement devenus une routine apaisante et régulière.

Et, comme pour inscrire cette nouvelle tradition, recommencer chacun de mes Festivals par la sélection Un Certain Regard. Comment cela peut-il être aussi doux, de patienter avec ferveur deux heures debout, pour un film dont on ne sait qu’à peine le nom ? D’autant qu’il se murmure que le film d’ouverture est « Donbass » de Sergei Loznitza, dont j’avais l’an passé plutôt détesté « Une femme douce ». Cannes, c’est donc aussi être capable d’enthousiasme pour ce que l’on n’attend pas vraiment, avec l’espoir insistant d’être malgré tout emporté, conquis.

Ce fut le cas avec « Donbass », qui a l’avantage d’avoir la grâce du premier film du festival, celui qu’on juge avec plus d’empathie, de douceur et de bienveillance, uniquement par simple bonheur du retour.


DONBASS de Sergei Loznitza – Un Certain Regard PRIX DE LA MISE EN SCÈNE

NOTE 3/5 – A travers ce film mosaïque, Loznitza porte un œil critique quasi documentaire sur la schizophrénie d’une région déchirée par les conflits géopolitiques, à la frontière de l’Ukraine et de la Russie. Un seul fil rouge : la population locale, otage d’un système injuste et corrompu, forcément dysfonctionnel. Comme dans « Une femme douce », le film raconte la misère et le désespoir traînés comme des boulets, la lassitude et la résignation d’un peuple envers l’injustice, usé de lutter contre l’inévitable. Et, au milieu de cette foule fatiguée, des héros ordinaires s’élèvent et s’insurgent contre ces inégalités humiliantes, révoltantes. Ces gens portés par la colère et la rage ne se connaissent pas, mais tous ont en commun la nécessité de parler pour être – enfin – écoutés. Reconnus. Respectés. Le film les met ainsi en scène, dans un exercice oratoire presque révolutionnaire, dont le spectateur se fait forcément le témoin involontaire.

En forme de brûlot politique, le cinéaste témoigne avec hystérie et froideur de la folie des passions, et des relations méprisantes entre loyalistes et séparatistes. Il est ainsi toujours question de choisir son camp, de prendre parti, quand la caméra de Loznitza s’autorise à regarder de tous les côtés, puis, par l’artifice du montage, créer par effet de suture un ensemble, un tout, qui formera un film, une histoire. C’est cela, la beauté du cinéma : réunir à l’écran les irréconciliables. Outre sa grande violence verbale, physique et morale, « Donbass » n’est pas qu’un film déprimant et désolé. C’est, par la force du constat, brutal; mais intelligemment déjoué par un humour noir et glaçant, forcément cynique. Il y aussi de la liesse à Donbass, de l’amour (un mariage) et de la joie. Des sentiments discrets, rares, fracassants comme des obus dans le chaos. Un film sombre et douloureux certes, mais réussi !



RAFIKI de Wanuri Kahiu – Un Certain Regard

NOTE 3/5 – Il y a tant de fraîcheur dans ce tout premier film kenyan de l’histoire du festival ! Plans lumineux, musique entraînante, décors colorés, humeurs joyeuses : la construction de cet espace très artificiel est pour la cinéaste une façon d’offrir un refuge réconfortant, où panser les blessures d’une romance volée, d’une romance humiliée, d’une romance lynchée. Celle, doublement embarrassante, de deux jeunes « kenyanes typiques », par ailleurs filles des deux opposants politiques en pleine campagne électorale.

Derrière le filtre du bonheur instagram, où les artifices viennent lisser les défauts tout autant qu’ils permettent de se démarquer, « Rafiki » est d’abord l’histoire tragique d’un premier amour abîmé par l’interdit. Ou quand le désir fait naître de grands rêves (ceux de s’aimer pour toujours) que la réalité vient immédiatement anéantir. Battues, exorcisées puis éloignées : quoique parfois traité avec une tendre naïveté, le récit de cette relation maudite et incomprise réinvente le désespoir de deux Juliette africaines, terrassées par l’intolérance et le jugement. Au milieu de tant de violence, on se réjouit de retrouver quelques regards protecteurs et complices, qui surgissent là comme par enchantement. Impossible alors, lorsque ce père terriblement lucide et aimant console sa fille, de ne pas repenser à la clairvoyance paternelle de « Call me by your name« . On y reconnaît la même délicatesse, la même douceur, le même modernité. Avec une simplicité désarmante, Wanuri Kahiu nous donne le goût de l’enchantement et du plaisir, où la beauté plastique vient masquer la laideur de la cruauté. Émouvant !

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