cannes 2018

Cannes, jour 2 : YOMEDDINE, A GENOUX LES GARS & SEULE A MON MARIAGE

Jour 2. Ce matin je me lève avec l’excitation de faire ma toute première montée des marches de la saison, pour un petit film égyptien en Compétition officielle dont tout le monde parle depuis la veille : « Yomeddine ». Quoique la belle émotion se transforme rapidement en déception, car le synopsis du film « A genoux les gars » présenté à Un Certain Regard laissait entrevoir un drame sulfureux à la Larry Clark. Or il n’en est rien, c’est en fait une comédie crétine et lourdingue, qui embrasse à pleine langue tous les clichés les plus éhontés sur la découverte de la sexualité aujourd’hui. Le fait que le film soit tourné en banlieue me dépite d’autant plus, tant l’écriture ne vaut même pas une minute du fabuleux « Divines » et ses punchlines mythiques. Ma soirée n’est sauvée que par un détour vers l’ACID, pour un voyage entre Roumanie et Belgique avec « Seule à mon mariage ».


YOMEDDINE de A.B Shawky – Compétition Officielle

NOTE 3,5/5 – Voilà un film modeste mais attachant, sur la cruauté de la différence. Ou l’histoire bouleversante d’un lépreux voulant affirmer au monde son humanité. Pathétique et tire-larmes ? Non, tant ce conte égyptien d’une beauté étourdissante a la justesse de ne jamais jouer sur la corde sensible du misérabilisme outrancier. Beshay travaille sur les montagnes saturées d’une décharge à ciel ouvert, où il y récupère des objets à revendre. Dès les premiers plans, ces tas débordants font un contraste saisissant avec la pauvreté matérielle. Mais quelle richesse d’âme ! Vivant au sein d’une léproserie, ce personnage au corps déformé par les cicatrices de la maladie mène ici une existence banale, traité entre la rudesse et l’empathie d’un homme normal. Mais au décès de son épouse, le chagrin fait soudain surgir en lui une question existentielle : quelle trace laissera-t-il au monde à sa propre mort ?

C’est ainsi qu’il s’élance dans une fuite libératrice à la recherche de sa famille, rendue spectaculaire par la seule force de la musique qui l’accompagne et le transporte. Suivi dans son voyage par un jeune orphelin qui ne voit en lui que l’amour du père dont il manque, Obama, qui s’est donné le même nom « que le type à la télé » , porte sur cet homme abîmé un regard d’une splendeur incendiaire, dont les yeux font danser le reflet d’un héros ordinaire et fabuleux.

Il y a une force et une joie immenses dans ce film, en contrechamp d’une inhumanité parfois écœurante. Revisitant l’esprit d’ « Elephant Man », le film évoque évidemment la peur et le regard des gens, l’attitude dédaigneuse et grossière d’une foule effrayée par la dissemblance. Mais le cinéaste a la bonté de ne pas faire de son protagoniste un homme fragile. Beshay n’est pas seulement courageux : il est drôle, curieux et conscient. Sans céder au pathétique, le film démine ainsi le malaise par un relativisme intelligent : « je sais que je suis lépreux ». Il n’est pas question de pleurer sur son sort, pas question de s’apitoyer sur la maladie, mais au contraire de l’envie d’avancer, de l’acceptation de soi et d’indépendance. En fait, c’est le regard du spectateur qui est naturellement compatissant, mais « Yomedinne » transforme le pathos en sublime


A GENOUX LES GARS d’Antoine Desrosières – Un Certain Regard

NOTE 1/5 – A-t-on déjà vu un film plus effrayant que celui-ci, qui parle du viol comme d’une vaste blague ? Inconscient et inconsistant, le film raconte le chantage subit par une jeune fille de la part de son copain, qui menace de diffuser une vidéo d’elle en train de faire une fellation au petit ami de sa sœur si elle lui en refuse en retour. A l’origine l’idée d’évoquer le « revenge porn » sur un ton décalé était plutôt intéressante. Mais situer l’action en banlieue, au lieu de servir la comédie, accentue la misère sexuelle d’une jeunesse prise entre le désir et la religion, et donc réduit de fait ses personnages à l’état animal. De même que l’outrance et la démesure rendent ce film d’une vacuité proprement affligeante.

Pire, la désinvolture de cette jeune fille, plus préoccupée par la réaction de sa sœur que par l’agression sexuelle elle-même témoigne d’une immaturité stupéfiante. Et le film va encore plus loin, abandonnant sa protagoniste à une errance sexuelle, « suçant » à tout va, un peu dégoûtée certes mais sans franchement avoir l’air de trouver cela particulièrement humiliant. Même les dialogues tournent à vide comme des disques rayés, tant l’obsession sexuelle devient le cœur de chaque conversation, ponctués de « wesh » intempestifs presque anaphoriques.

Sur jeu de « qu’est-ce qui est pire? » , il est un temps question de choisir entre l’homosexualité et la pédophilie, entre l’inceste et la zoophilie. Le film trouve vraisemblablement amusant de comparer l’incomparable, et ainsi dépeindre une jeunesse débile, honteuse et inconséquente. Ce qui est pire, donc : est-ce le traitement du viol de cette jeune fille ou ce film en roue libre ? Outre la manière choquante et frontale d’aborder ces sujets, et même si le twist final réhabilite quelque peu la dignité de cette jeune fille, reste que ce drame traité sur le mode de la comédie n’est ni un exemple ni inoffensif pour les adolescents qui iront le voir. Quelle morale le film souhaite-t-il laisser ? Que l’obsession exagérée des garçons du film pour la fellation est ordinaire ? Inutile et dangereux.


SEULE A MON MARIAGE de Marta Bergman – ACID

NOTE 3/5 – Rêver d’échapper à sa condition sociale, puis souhaiter y revenir. C’est l’aller-retour sentimental de Pamela, jeune Rom désargentée et mère d’une petite fille, qui espère épouser « un français, parce qu’ils sont plus gentils » (ce sera un belge) et ainsi changer son destin. Il y a un petit air anachronique agréable dans cette fable fugitive, tant l’ère des applications de rencontres semble avoir remplacée le temps des fameuses agences matrimoniales. Ce qui d’une certaine manière apporte aussi à la fiction une douceur supplémentaire.

Les scènes d’échanges par webcam, où Pamela énumère les quelques mots de français qu’elle connaît, dit à la fois l’artificialité de cette rencontre et l’espoir d’une nouvelle vie. Pourtant du côté de Bruno, le prétendant, les intentions semblent un peu floues. Il est seul certes, mais pourquoi choisit-il de rencontrer spécifiquement une roumaine ? Il faut dire qu’au départ, ce genre de démarche n’a franchement rien de naturel. Quoique ce personnage un peu taiseux et introverti ne se révèle ni malsain ni mauvais, mais très peu doué pour la séduction. La cohabitation de fait se veut respectueuse et polie, mais reste ainsi suspendue entre le désir d’amour et l’incompatibilité : l’un est réservé quand l’autre est exaltée, l’un est austère quand l’autre est joyeuse…

A la fois libérée du carcan de la pauvreté et des traditions et en même temps enfermée dans l’ennui d’un pays qui n’est pas le sien (elle parle à peine français, ne connaît personne, ne s’amuse pas…), Pamela se retrouve confrontée à l’émotion d’une évidence : les siens, quelle richesse ! Solaire et pétillante, la comédienne Alina Serban, elle-même rom, donne à ce film mélancolique une aura spécialement lumineuse.

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