cannes 2018

Cannes, jour 4 : LES ÉTERNELS, LES FILLES DU SOLEIL & GUEULE D’ANGE

Jour 4. Après une nuit entière à repenser à la finesse et à la beauté de « L’ange », je me lève pour la grâce d’un film chinois de Jia Zhank-Ke « Les Éternels ». Je disserte sur la délicatesse de ce film avec mon alter-ego cinéma Barbara du blog éponyme – que je rencontre enfin après deux ans d’échanges exaltés! – et je subis ma toute première humiliation de la saison : celle de me faire refouler après 2 heures de queue, pour le fameux phénomène « Girl » de Lukas Dhont qui agite déjà toute la Croisette.

Je me console avec la soirée de gala des « Filles du soleil » d’Eva Husson, tandis que 82 femmes emmenées par Madame la Présidente Cate Blanchett s’affichent en haut des Marches pour réclamer l’égalité salariale dans le cinéma. Ce film n’aura donc d’historique que sa démarche féministe, tant sa vacuité scénaristique ne rend pas justice à l’événement inédit qui vient de se jouer. Je termine la soirée avec Marion Cotillard dans « Gueule d’ange », avec la sensation un peu bizarre d’une journée plusieurs fois prometteuse mais toujours décevante, qui se termine en gueule de bois. Vite, le jour 5 !


LES ÉTERNELS de Jia Zhang-Ke – Compétition Officielle

NOTE 3,5/5 – Entre grandeur et décadence, « Les éternels » est un mélodrame inattendu qui explore la trahison et la résilience à travers le portrait intime d’une femme trahie, portée par l’absolu de l’amour. Sur 2 heures et demie plongées dans une lumière incroyable, le film déroule ainsi 15 ans de vie, 15 ans d’amour d’une rareté purement cinématographique, 15 ans de loyauté à un ancien chef de la pègre locale, dont elle admirait la puissance et la réussite.

Cette fille de mineur, étrangère au milieu, rêve un temps de cette vie idéale d’amants suprêmes, envers et contre tous. Or, ce groupe de « frères » qui s’invente des rituels pour célébrer leur indéfectible solidarité n’est au fond qu’une illusion. D’abord parce que l’ambiance faussement joyeuse qui y règne est aussi facilement explosive, ensuite parce que cette fougue n’est en fait que le fruit d’un caprice jaloux de fratrie fatiguée. Il faut les voir passer leur temps à jouer, boire et s’amuser plutôt qu’à organiser leurs véritables activités. Aussi, lorsque la nouvelle génération vient défier le vieux gang et menacer la vie de son homme, la cohésion du clan semble déjà ne plus exister. Sauf peut-être pour celle qui avait encore la folie d’y croire : il aura suffit d’un coup tiré comme un élan spontané de courage et d’amour, qui, en voulant sauver sa moitié, l’en éloigne inévitablement.

Cinq ans plus tard, à sa sortie de détention, où sont passés l’amour et la fraternité ? Les sentiments des uns se sont dissolus dans le flot mouvant de la vie, volages et évanescents, tandis que les siens ont grandis avec le temps – prisonniers de l’espoir. Le monde et la Chine ont changé, ceux qu’elle a connu ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, dansant dans le souvenir du passé. L’homme qu’elle aime, surtout, n’a plus la prestance criminelle d’autrefois, tristement devenu quelqu’un de banal. « Les éternels », malgré la longueur et l’âpreté de son récit, résonne mieux dans son titre original « Ash is purest white », où une femme renaît de ses cendres. Car c’est précisément cette reconstruction qui est magnifique et bouleversante, d’une femme abandonnée dont on suit la sidération, le courage et la réussite; comme pour préparer le nid aux retrouvailles avec celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. C’est à la fois invraisemblable, harmonieux et d’une grâce éternelle !


LES FILLES DU SOLEIL de Eva Husson – Compétition Officielle

NOTE 1,5/5 – D’une actualité brûlante, fait par et pour les femmes : mais pourquoi ce film que j’avais tellement envie d’aimer me déçoit-il à ce point ? Centré sur les rescapées du terrorisme qui ont fui les humiliations djihadistes, ces « filles du soleil » menées par Golshifteh Farahani se sont réunies pour former un groupe de combattantes au Kurdistan. Mathilde, reporter de guerre française, qui a aussi vécu le traumatisme des combats (elle est borgne) et la perte d’un être cher (son mari et collègue), vient couvrir leurs opérations.

Malgré quelques idées de mise en scène et de plans sublimes (la scène d’ouverture et de fin, sous la poussière, ce corps qui se relève), le film choisit une construction immobile basée sur la narration et le flash-back, qui l’enferme de fait dans une relation distanciée et indirecte. Ce qui, pour le spectateur, devient une histoire rapportée, vécue simplement du point de vue de l’héroïne. Prisonnier d’une architecture à rebours, le film manque du coup de rythme, d’immédiateté et d’intimité pour permettre au spectateur de nouer une véritable empathie envers ces femmes. Vu d’ici, le film donne la désagréable impression d’arriver après la bataille, lorsque tout est déjà joué. Mais outre ce sentiment d’être à la marge, le film au lieu de plonger le spectateur en immersion, le garde à la surface de l’action. Et reproduit, involontairement, l’indifférence vaguement émue des lecteurs de Mathilde, beaucoup trop loin pour s’inquiéter, beaucoup trop loin pour concrétiser ce combat abstrait.

Après tout, peut-être n’y avait-il pas de façon plus digne et respectueuse de relater l’horreur des outrages vécus par ces femmes, regardées comme des héroïnes plutôt que comme des victimes. N’empêche : cette fin cliché pleine de bons sentiments et de pathos est la quintessence du piège qu’il fallait éviter. Pour des femmes qui déjouent chaque jour des embuscades, il fallait oser ! Narratif et plat, donc, mais un film d’une urgence tellement importante qu’il a, au moins, le mérite d’exister…


GUEULE D’ANGE de Vanessa Filho – Un Certain Regard

NOTE 2,5/5 – Entre amour amer et amour fou, Marlène est une mère à la dérive, ivre d’affection pour sa petite « gueule d’ange » et d’alcool, dont les effluves semblent pour l’enfant aussi douces que la fragrance de n’importe quelle maman. Au sein de cette relation confuse, c’est le monde à l’envers. Elli, 8 ans, veille sur sa mère et lui chante des berceuses pour dormir, la protège face aux services sociaux, la pardonne de chaque bêtise : c’est sa mère, sa bataille. Le film s’immisce ainsi dans les entrailles de l’amour filial, de l’amour souverain envers en contre tous, indestructible. Dans ce registre, l’allemand Edward Berger dépeignait déjà la résilience surnaturelle et absolue de l’enfance, dans le bouleversant « Jack » où un garçon et son frère étaient, de la même manière, victimes collatérales d’une mère aimante mais invisible.

Le film dresse ainsi le portrait dépressif d’une irresponsable, dont l’autodestruction par l’excès maquille une réalité vide et désolée. Marlène vit sa vie par procuration en s’appropriant celle des stars de télé-réalité qu’elle adore, s’enferme dans un monde d’apparences et de paillettes pour cacher la laideur de son échec existentiel…  Cette mère fantasque et déjantée est à la fois un fantasme et une honte. D’un côté sa beauté naturelle et sa superficialité donnent à Elli l’image idéalisée du conte de fée, et en même temps sa puérilité renvoie le cliché d’une incapable. En refusant de grandir et de s’assumer, Marlène s’affranchit de toutes les conventions qui l’angoissent pour transformer l’obligation en récréation. C’est improviser un goûter avec les copines quand elle oublie parfois de préparer le dîner pour sa fille, c’est disparaître plusieurs jours sans se demander comment l’enfant pourra se débrouiller…

Un drame semé de bonnes idées mais finalement assez artificiel, utilisant tous les ressorts attendus : le père absent, l’imitation du modèle maternel, la solitude… Marion Cotillard donne tout mais donne trop, jusqu’à l’excès et le surjeu permanent, qui fait immédiatement tomber son personnage dans la caricature et la parodie, sans lui donner le temps de le rendre profondément attachant. De la même manière la mine boudeuse et résolue de la petite Ayline Aksoy-Etaix est évidemment craquante, mais manque d’une énergie insolente à la Brooklynn Prince de « Florida Project ». Une échappée poignante, à défaut d’être enivrante.

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