Cinéma vérité/En bref

En bref : ARYTHMIE de Boris Khlebnikov

NOTE 4/5

Katia et Oleg sont un couple d’urgentistes en Russie. Oleg est brillant, mais son métier l’absorbe. Confronté chaque jour à des cas difficiles, l’alcool l’aide à décompresser. Katia ne se retrouve plus dans cette relation. A l’hôpital, un nouveau directeur applique des réformes au service de la rentabilité. En réaction, Oleg s’affranchit de toute limite et l’équilibre du couple vacille plus encore.

Plus elle l’entend déglutir le vin qu’il boit avec ardeur, plus il se donne en spectacle et plus il la dégoûte, gâchant la fête de famille. Réfugiée sur la terrasse, écrasée par le sentiment d’impuissance et de rejet de cet homme-robot qui ne la regarde plus, et pendant qu’il est isolé dans la chambre, elle lui envoie une demande de divorce par SMS. Mais ce message, au lieu de libérer la parole, l’asphyxie d’autant plus qu’elle ne renforce en eux l’inéluctable impression d’inefficacité qui contamine jusqu’à leur vocation en arrêt cardiaque. Cette crise de couple mise en parallèle d’une crise plus grave – celle d’une politique nationale de santé – se fait ainsi le reflet d’un appel au secours. Katia et Oleg se sont rencontrés en école de médecine, pleins d’idéaux et d’espoirs. Des années plus tard ils se retrouvent confrontés à la solitude d’une réalité brutale, tous deux urgentistes dans un système hospitalier sous assistance respiratoire. Ici aussi, le dialogue est suturé, impossible, face à une bureaucratie inopérante. Le capitalisme déshumanisant, glacial comme le vent de Moscou, répond à une logique de rendement plutôt qu’à une logique de soin, imposant aux équipes des cadences intenables dépourvues de toute sensibilité et qui confinent à une mécanique de manutentionnaire en totale opposition avec leur rôle de soignant.

Or, sauver une vie peut en compromettre une autre. Car pratiquer les urgences, c’est aussi accepter la responsabilité de ses choix : celui d’avoir outrepassé les consignes pour surveiller l’état d’un patient fragile, tandis qu’un autre se trouvait en détresse. C’est ainsi que se révèle le héros derrière l’inconscient, plus apte à s’occuper des autres que de lui-même, et qu’on voyait sombrer sans imaginer son désespoir de ne pas être capable d’ubiquité. Ce film est merveilleux parce qu’il ne s’encombre d’aucun compromis, d’aucun pathos superflu dans son traitement clinique d’une question définitivement insoluble. C’est ce contrechamp à la fois nécessaire et émouvant d’une médecine en souffrance (par la radicalité des déterminations administratives et par l’inflexibilité des familles) qui donne à l’auscultation de ce couple toute sa beauté et toute sa splendeur – indirectement infecté par l’hôpital. Ce n’est plus un couple « banal »; et on ne peut, à partir de là, qu’entrer en connexion avec eux, pour partager leur doute comme leur colère, leur dévouement comme leur générosité. L’un et l’autre deviennent les cas d’étude d’un système de santé malade, contraints de négocier, comme tout le monde, avec la routine de leur quotidien, dont ils deviennent sans le savoir l’ultime point de repère.

Est-ce poignant parce que c’est vain ? La métaphore arythmique du titre est perfusée partout : dans le décalage entre le mari alcoolique et le médecin consciencieux, dans l’incompréhension au sein du couple sur le présent et sur le futur (dont leur désir non partagé de parentalité), sur l’état dégradé d’un système de santé à l’équilibre entre l’humain et le chiffre, sur les émotions contradictoires (le chagrin et la joie, la nostalgie et la révolte)… A ces symptômes le film n’apporte pas de guérison miracle – puisque face à la vie la médecine ne peut pas tout – mais ranime au moins en eux l’espérance d’un nouveau rythme possible. Éprouvant, mais thérapeutique.

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