Choc cinématographique

CANIBA de Verena Paravel & Lucien Castaing-Taylor

NOTE 2/5

En 1981, Issei Sagawa, alors étudiant à Paris, défraya la chronique après qu’il ait – littéralement – dévoré le corps d’une de ses camarades de la Sorbonne. Affaibli par la maladie, il habite désormais avec son frère, Jun, qui prend soin de lui. Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, cinéastes et anthropologues, sont partis à leur rencontre. Caniba est le fruit de ce face à face remarquable.

Que reste-t-il des traces d’humanité derrière le monstre ? En apparence affable mais diminué, rien, sinon ses traits très particuliers, ne pourraient trahir le cannibale qui nous fait face. L’imaginaire populaire aime à se faire peur avec des légendes urbaines monstrueuses, et l’idée même de pouvoir le dévisager longuement telle une bête curieuse est en soi une expérience assez troublante. Alors, pour montrer ce qui n’est pas montrable – en tout cas à l’état brut – et ainsi accepter de confronter son regard à celui du tueur, le film choisi de questionner l’intérieur de l’être, s’autorisant l’usage d’une forme filmique protéiforme et disgracieuse. Par cet effet, il ne s’agit donc pas de rendre la réalité plus belle, mais de l’absorder avec distance et franchise. A cet égard la mise en scène résonne indirectement avec le sujet-même de l’œuvre, dont le dégoût qu’il inspire est proportionnel à la fascination qu’il convoque : « Caniba » est une boîte de Pandore, un objet tabou qui dissèque notre humanité et la nature de nos propres pulsions intimes, à travers l’exploration du vice.

Le film ne dissimule que la part visuelle, fondue dans un montage de très gros plans, floutés et statiques, comme une approche fondamentale pour pénétrer la part mentale et dérangeante de l’anthropophagie. Ce procédé opaque offre d’abord une consistance singulière à cette idée terrifiante de la dévoration, l’image avalant elle-même le visage étouffé du protagoniste, lui qui rêve d’être à son tour englouti par la bouche d’un autre. De ce point de vue, le film a l’élégance de ne pas privilégier la quête de sensationnalisme, suggérant plutôt une longue et patiente lecture des attitudes et des émotions sur le corps plein cadre de son sujet. Or ce choix de ne pas styliser les images et de les conserver imparfaites se révèle audacieux mais très pauvre esthétiquement. Prisonnier de son dispositif oppressant et de sa lenteur moite, « Caniba », en s’obstinant à ne filmer que de manière frontale et imprécise, fragilise l’équilibre ténu entre l’obscène et la provocation.

D’une part parce que ce mangeur de femme n’est plus que l’ombre de lui-même, désormais âgé, impotent et dépendant, et que le regarder se sustenter en plein récit de son crime participe en un sens à la dédramatisation ; son envie dérisoire et subite pour du chocolat confinant l’incident à l’anecdote. En outre, la conscience hallucinée de sa propre déviance et sa fierté d’avoir su tirer profit de son crime pour en commercialiser le récit tranche avec l’innocence de sa placidité. D’autre part parce qu’il se retrouve paradoxalement « cannibalisé » par son frère, dans une rivalité fraternelle étrange et malsaine où l’un espère l’admiration de l’autre. Jusqu’ici pourtant le spectateur était préservé de toute souffrance physique, par le truchement de quelques artifices visuels et romanesques (le drame entrevu par des dessins). Mais les morsures que ce dernier se plante dans la chair et qu’il revendique comme plaisir sexuel frôle la surenchère.

En refusant de faire le tri et en restituant la rencontre telle quelle, le film suit une trame narrative fluctuante, dictée par les événements et donc, imprévisible. Surtout, cette position menaçante de proie, soumise à la bizarrerie des deux frères, donne un frisson supplémentaire à ce huis-clos en plans serrés. Le phénomène produit est inexplicable, tant ce film-créature est à la fois très calme (dans sa forme) et violent (par ce qu’il raconte), attirant et repoussant. Cela justifiait-il une interdiction aux moins de 18 ans ? Certes indigeste, le film n’a de pénible que la contradiction appuyée de nos certitudes, mises en perspective d’une peau épaisse et déformée par l’âge, dont on comprend l’impossibilité à percer la nature profonde…

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3 réflexions sur “CANIBA de Verena Paravel & Lucien Castaing-Taylor

  1. Je me souviens très bien de cette histoire, ce qui rend la vision de ce doc d’autant plus attractive malgré son sujet coupe-faim. Mais visiblement, la forme ne tient pas ses promesses. Il attendra une diffusion télé je pense.

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