cannes 2018/Choc cinématographique

BURNING de Lee Chang-dong

NOTE 5/5

Lors d’une livraison, Jongsu, un jeune coursier, retrouve par hasard son ancienne voisine, Haemi, qui le séduit immédiatement. De retour d’un voyage à l’étranger, celle-ci revient cependant avec Ben, un garçon fortuné et mystérieux. Alors que s’instaure entre eux un troublant triangle amoureux, Ben révèle à Jongsu son étrange secret. Peu de temps après, Haemi disparaît…

Au hasard douteux d’une tombola truquée, Jongsu, livreur aux aspirations littéraire, retrouve Haemi, une camarade d’enfance aussi extravertie qu’il est invisible au monde. De ces retrouvailles fortuites se noue une idylle fugace, existant à peine par l’intention mentale mais jamais démonstrative. Et c’est précisément cette discrétion, cette intériorisation permanente des choses et des sentiments qui tresse la mécanique mystérieuse du film, peuplé de mirages inquiétants et de prédateurs invisibles ; faisant de « Burning » une œuvre délicate et impressionnante filée en ombre chinoise. Cette poésie à la fois lyrique et dramatique trouve sa grâce dans l’art de la pantomime : « il ne s’agit pas d’imaginer que cela existe, mais d’oublier que cela n’existe pas ». Et c’est exactement l’effet produit par le film, infusé de situations inoffensives, que l’accumulation rend nécessairement troublantes. C’est un téléphone qui sonne sans personne au bout du fil, un souvenir marquant qu’on a oublié, un chat invisible qu’il faut nourrir…

La dramaturgie se nourrit précisément de ces coïncidences pour nous interroger, remplissant les cases vides par une multiplicité de possibles et de probables, de doutes laissés sans réponses. C’est là toute la beauté inouïe de ce film-enquête, qui ramène sans cesse le hors-champ sur le devant de la scène par la seule force des « si », sans pourtant jamais le matérialiser. « Burning » est donc d’abord une ambiance, une sensation, qu’il faut ressentir pleinement pour en éprouver la puissance, transcendant cette course immobile et paranoïaque par son élégance ensorcelante et contemplative.

Quelque part entre la vérité et le mensonge, « Burning » est un film sur les apparences où tout semble d’abord un détail. Sans avoir besoin de s’appesantir, le film réussit à nous convaincre que les gens ou les choses ne sont jamais à leur place là où elles sont et au moment où elles le sont, sans qu’il ne nous soit pourtant possible d’en exprimer la raison profonde. Il y a quelques évidences, dont l’arrivée de Ben, jeune bourgeois prétentieux, comme un chien dans un jeu de quilles, soulignant l’opposition sociale, tandis qu’en filigrane le taux de chômage des jeunes en Corée du Sud compte parmi les plus importants de l’OCDE ; ou l’opposition amoureuse, qui fragilise l’équilibre du couple imaginaire. Pourquoi un riche héritier passe-t-il du temps avec une jeune prolo ? L’aime-t-il ? Pourquoi une prolo qui se rêve actrice s’intéresse-t-elle à un paysan ? L’aime-t-elle ? Or, ces personnages cachent en sous-texte d’autres énigmes, d’abord anecdotiques mais essentielles : Jongsu est un romancier amateur sans inspiration, Ben n’a d’autre métier que s’amuser – sans savoir nommer ses occupations et Haemi rêve de disparaître comme si elle n’avait jamais existé. « Burning » esquisse ainsi le portrait d’une génération plurielle, seulement liée par le désenchantement et le repli.

Et puis, en une poignée de minutes, le film bascule du drame sentimental vers un jeu de dupes vertigineux et hallucinatoire ; transformant une relation invraisemblable en une relation métaphysique, après une scène virtuose – peut-être la plus étourdissante, cristallisée lors une danse sensuelle et seins nus de Haemi au coucher du soleil, toute de grâce et de finesse vêtue – où Ben confesse son plaisir étrange de brûler des serres « comme si elles n’avaient jamais existées »…

Provocation ? Manipulation ? Illusion ? Au cours d’une enquête irrationnelle à rechercher toute trace d’Haemi effectivement évaporée et à recenser les serres des environs, Jongsu reprend le fil des idées louches, qui sonnent désormais comme un tas d’indices concordants, convergent vers un indéniable mystère. Sur le principe d’inception de la mémoire, « Burning » implante en nous de fausses pistes comme de faux souvenirs, (et donc, sans doute, de fausses questions) participant à renforcer le fantasme et l’imaginaire, jusqu’à l’extrême. Trouvait-il Haemi vraiment laide enfant ? Le puits dans lequel elle est tombée existe-il ? Ben a-t-il adopté le chat invisible d’Haemi ? On aime profondément l’idée qu’à tout moment, la situation puisse nous échapper et s’embraser, tant les non-dits amplifient la colère, la frustration et la vengeance. « Burning » n’est pas seulement un chef d’œuvre gracieux et trompeur, c’est une palme d’or – imaginaire.

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