Deauville 2018

44ème Festival de Deauville : variations sur l’Amérique des laissés-pour-compte

Pour qui n’a jamais arpenté Deauville, avec ses charmantes façades à colombages et ses rues pavées, la station balnéaires prend immédiatement des airs de décor de cinéma. On y retrouve tout ce qui, dans l’imaginaire collectif, fait le sel de cette destination normande, des fameuses Planches peuplées d’âmes célèbres, aux parasols colorés dont le Festival tire son emblème, paré d’un drapeau américain. Quelle excitation de pénétrer pour la toute première fois les coulisses de cet événement du cinéma outre-Atlantique, certes plus humble que glamour, mais au moins attaché à proposer une sélection large et éclectique, du petit film d’auteur à l’entertainment pur. Ici les œuvres se côtoient, partagent leurs salles et leur public, dans une ambiance joyeuse et détendue, avec pour seul désir, modeste mais honnête, de simplement donner à chacun la place qu’il mérite d’avoir.

Le temps d’un court weekend et quelques six films visionnés, la 44ème édition du festival de Deauville saisit l’inquiétude désabusée des cinéastes envers l’Amérique des laissés-pour-compte. Les héros changent de noms, de visages et d’histoires, pourtant les caméras filment les mêmes décors désolés, les mêmes motels miteux, les mêmes solitudes rongées, les mêmes désespoirs frustrés. Entre déceptions, ennuis et coups de cœur, retour sur les films vus.


JOUR 1


FRIDAY’S CHILD de A.J. Edwards – Compétition

Noyée de divergences irréconciliables, la romance d’un orphelin désœuvré abandonné à nouveau par l’administration américaine à sa majorité et d’une jeune privilégiée en deuil pourrait se situer à mi-chemin entre les déclassés de Sean Baker et l’échappée vitale de Vladimir de Fontenay (dont la comédienne Imogen Poots sert de trait d’union). « Friday’s Child » se distingue par sa vision anamorphosée filmée en plans rapprochés dans des plongées et contre-plongées déroutantes, contribuant à innerver le film d’un bizarre menaçant. En outre les perceptions contraires font fluctuer les doutes et les intentions, ponctuées de scènes d’interrogatoires (à l’orphelinat sur ses capacités à s’émanciper, et au commissariat au sujet d’une victime) comme pour renforcer l’aspect oppressant du film. Si personne n’a confiance en lui, comment le spectateur pourrait-il lui accorder la sienne ? Le film montre comment une certaine jeunesse précaire peut être mise « de fait » en situation d’échec, cherchant la cause et la conséquence de ce sentiment étrange de n’être jamais bien là où l’on est. Il y a de l’idée dans ce film grave et crépusculaire, même si mises bout à bout toutes les intentions stylistiques peinent à former une masse homogène et cohérente. Sous les affres de l’esthétique, le twist final en revanche raccorde tous les violons.

LE SECRET DES KENNEDY de John Curran – Première

Insipide et creux, le film de John Curran sur le destin maudit des Kennedy avait pourtant tous les atouts pour faire sensation. Projeté en ouverture du Festival, le film peine cependant à s’élever au-delà du téléfilm. Ajouté à cela tous les ingrédients du drame à l’américaine, « Le secret des Kennedy » se pose comme une sorte de version mineure d’un « Pentagon papers » infiniment mieux ficelé. Dans ce film pourtant prometteur où un homme se retrouve confronté à un dilemme terrible (vivre avec la culpabilité d’un homicide involontaire et protéger sa carrière politique ou soulager sa conscience), les élucubrations d’une armée d’avocats devient le théâtre risible d’une suite d’incohérences et de mauvais choix qui conduiront à un miracle presque inespéré : ou comment l’actualité du premier homme à marcher sur la lune a permis de détourner l’attention des médias. Entre indécence et combines politiques, cette petite scène de la vie humaine se révèle malheureusement d’un ennui plus meurtrier encore…

GALVESTON de Mélanie Laurent – Première

Quelle promesse, de retrouver la géniale Elle Fanning dans un film de Mélanie Laurent ! Malgré la déception d’un « Mary Shelley » peu inoubliable, la prestation de la comédienne demeure toujours une véritable réjouissance. Hélas, le film, premier de la réalisatrice française entièrement tourné aux Etats-Unis avec des acteurs américains, tombe dans les exacts travers d’un cinéma outre-Atlantique miné d’effets superficiels et de clichés faciles. Pourquoi donc ne pas avoir tiré parti de ses influences françaises pour fabriquer un alliage audacieux de mélange des genres ? D’un point de vue formel le film fonctionne et les acteurs font le job. N’empêche. Dommage que le film se gâche lui-même par un héros éminemment « héroïque » au sens littéral du terme, doublé d’une intrigue sans surprise qui fait aussitôt retomber la tension de l’unique twist existant.


JOUR 2


NANCY de Christina Choe – Compétition

Aux confins de la psyché, « Nancy » aborde autant le sentiment de solitude d’une femme invisible aux yeux du monde qu’une quête de sens. Nancy est une jeune femme passionnée de littérature au talent ignoré des maisons d’édition, dont l’existence dérisoire navigue entre contrats précaires et mère malade. Que faire de cette imagination foisonnante dont personne ne veut ? Dès lors, elle détourne ses dons de narratrice pour réécrire sa propre vie, afin d’en combler le néant et projeter dans le réel tous les espoirs déçus qui ne vivent que coincés dans ses songes. Lorsqu’un jour elle se persuade être l’enfant kidnappée 30 ans plus tôt dont les parents éplorés passent à la télé, le film emporte dans un même mouvement le vertige du mensonge et du drame, tous deux incarnés littéralement par une finesse de jeu incroyable et servis par l’excellente Andrea Riseborough, toute en nuances et mystères. Entre défiance et soulagement, chacun (la fille, le père, la mère) conjure à sa manière sa propre solitude, acceptant tacitement de participer à la construction de ce mensonge éhonté inventé de toute pièce. Ce qui ressemble à de la comédie glisse pourtant sans cesse vers le vraisemblable, jusqu’à revêtir parfois des vérités irréelles ou supposées. De ces retrouvailles artificielles s’ouvre une véritable thérapie familiale, les uns et les autres y compensant le sentiment sécurisant d’un cocon uni et aimant, où chacun veille sur l’autre avec attention, protection et tendresse; comme un mirage toujours sur le fil sans cesse menacé par le surgissement de la vérité (les résultats d’un test ADN), qu’on effectue pour la forme tout en le sachant vain. La beauté de « Nancy » est de parvenir à cristalliser la conjugaison des espérances de chacun, à retrouver la pièce manquante à leur état de chagrin. Alors, on se soigne en s’inventant des souvenirs factices et en faisant mine d’y croire, afin de faire revivre, même un instant, le bonheur illusoire. Or ce qui s’opère tout de suite et maintenant est réel : peu importe la réalité alternative. Les liens, la complicité et l’amour sont certes nés d’un mensonge, mais c’est aussi ce mensonge qui les a paradoxalement rendus possibles – et donc, réels. C’est complexe, touchant, et probablement l’un des films les plus passionnants que j’ai pu voir durant ce Festival ! (Déjà disponible sur la plateforme e-cinema.com)

PUZZLE de Marc Turtletaub – Compétition (Prix du public de la ville)

Une ménagère pieuse et dévouée à ses proches en arrive à s’oublier elle-même. Déconsidérée, mise en perspective de l’humiliante vacuité de sa vie par un mari aimant mais macho, Agnès s’interroge. Est-elle stupide et ignorante ? A la façon d’ « Une femme heureuse » le film suit l’éclosion miraculeuse d’une femme au foyer vivant en vase clos qui se révèle à elle-même – et au monde. Ici, le sens de sa vie passe à travers le puzzle. Une activité forcément dépréciée par sa famille (un jeu d’enfant), en réalité complexe et intellectuel, qui nécessite à la fois une certaine agilité d’esprit et une grande dextérité. Au fond, peu importe l’occupation, bien que l’image du puzzle pour déconstruire et reconstruire sa vie file une intéressante métaphore. Surtout, c’est l’idée de pouvoir se découvrir soi-même, de mettre à jour ses capacités (voire ses dons) jusque là inconnues, qui permet au film de prendre toute son ampleur. « Puzzle » ne prétend pas réinventer tout à fait le genre, d’ailleurs l’intrigue suit une route toute tracée, mais, en créant un tel décalage – une passion inattendue – apporte aussi son lot de fraîcheur. Car le film n’est pas que dramatique : l’humour et la philosophie émaillent, à leur humble hauteur, la construction de l’histoire, permettant ainsi à Agnès de retrouver ce qu’elle avait perdu. C’est à dire le respect d’elle-même. Soit, en filigrane, la pièce manquante du puzzle de sa vie…

WHITNEY de Kevin Macdonald – Première

A travers la vie et l’oeuvre de Whitney Houston, le documentaire de Kevin Macdonald retrace la catastrophique déchéance d’une artiste talentueuse, usée par les siens et succès. De la chanteuse, outre les tubes inspirants et le souvenir d’une voix incroyable, on retient évidemment l’addiction à la drogue, la violence, les blessures et les drames. C’est imparfait, partisan, nécessairement romancé, mais aussi assez cruel sur son approche très frontale et face caméra des témoins et bourreaux de son existence. Parfois indécent, peut-être, de voir à la fois se lamenter et honorer la mémoire de celle qu’ils ont contribué à détruire : le frère qui en premier lui a fait goûter la drogue, l’ex-mari qui l’a tirée vers le bas, la mère qui n’a pas su protéger sa fille… C’est un hommage en pointillé, moins l’album souvenir de ses chansons qu’on aurait pu espérer que la collection désemparée d’une vie finalement assez monstrueuse. Éclairant certes, mais profondément déprimant. (En salles le 5 septembre 2018)

Tout le Palmarès 2018 est à retrouver ici : https://www.festival-deauville.com/pid36/palmares-2018

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