Cinéma vérité

EN MILLE MORCEAUX de Véronique Meriadec

NOTE 2,5/5

1977, Éric Gaubert assassine Olivier, l’enfant de Nicole Parmentier. Vingt-cinq ans plus tard, cette mère à la vie brisée donne rendez-vous au meurtrier de son fils qui vient de sortir de prison. Quel est le but de cette rencontre ? Une simple vengeance ou la volonté de comprendre ce qui a poussé cet homme à commettre l’irréparable ?

Avant la projection, l’équipe du film prévient : c’est une oeuvre difficile, mais nécessaire, sur ce procédé méconnu introduit en France par la loi Taubira en 2014 appelé justice restaurative; qui met en confrontation victime et bourreau, dans un acte inespéré de résilience mutuelle. Une femme et un homme se retrouvent ainsi dans un hangar étrange, comme hors du monde, dans une réalité parallèle teintée d’une lumière artificielle qui renforce encore ce sentiment d’inconfort qui émane naturellement de son sujet. Ce décor démuni, dépossédé de toute identité, métaphorise l’état même de ces êtres en errances, dont la conscience a depuis longtemps quitté leur corps. Ils sont là flottants, égarés, à la fois attirés par un désir de vérité et rejetant avec ce même aplomb les conséquences de cette évidence. Sans image choc, à huis clos dans ce lieu délocalisé de tout, cette rencontre provoque en eux pourtant autant d’horreur que d’angoisses, matérialisant une réalité jusqu’ici esquivée, occultée, ignorée. Bien que la tension, sur la longueur, peine à trouver son rythme de croisière, le spectateur avance avec les personnages, deux pas en avant et un en arrière, se retrouvant dans une posture à la fois juge et partie.

La litanie obsessionnelle confine parfois à l’ennui, ponctué soudain de fulgurances colériques ou effrayées, chacun dévoilant à l’autre ses remords profonds, par le truchement de correspondances adressées au mort. L’écriture devient ainsi une réminiscence du souvenir, qui perpétue la vie au-delà du temps figé de l’existence. Or, c’est précisément pour conjurer sa honte et dompter ses fantômes qu’il devient impossible pour le meurtrier de lire une simple carte postale, dernière trace matérielle que la victime a pu laisser à ses parents. D’un côté, cette réaction épidermique peut sembler disproportionnée. De l’autre, ce geste dérisoire contribuerait à ranimer en lui les démons d’une souffrance désormais enfouie. Cela, celui qui n’a vécu aucun drame ne peut probablement l’intégrer qu’en analysant la mécanique intérieure des personnages, leur histoire, leur personnalité, leur effort de contrition.

Le traumatisme engendre-t-il la monstruosité ? A toutes les échelles, à tous les degrés, le film explore les conséquences du mal être sur l’humain. Il y a d’une part le passé terrifiant d’un homme humilié devenu criminel « 2 minutes dans sa vie » et condamné au regret, puis d’autre part le drame d’une femme vidée d’elle-même prête à souhaiter la mort d’un autre enfant à la place du sien. Jusqu’où les tragédies peuvent-elles se confronter, et où commence l’indécence ? « En mille morceaux » n’est pas exempt de quelques défauts ni de micro-longueurs, quoique pour un premier film, il se révèle foisonnant d’expériences de mise en scène et d’idées de construction de plans – quelquefois vains mais souvent astucieux. Ainsi pour pallier au champ contrechamp, le film alterne plans rapprochés et inserts, décalages entre image et dialogue, et ménage des séparations de l’espace et des corps – à travers un rideau en plastique, une grille, le reflet d’un miroir… Ces dispositifs amènent, outre une dynamique, d’autres pistes sur l’évolution des rapports entre les personnages, tour à tour réunis ou isolés. Ces visions simples ou dédoublées viennent également troubler les protagonistes, assaillis de doutes surréalistes (« c’est mon double qui l’a tué » – « non, c’est vous, c’est votre simple »).

Cette longue discussion thérapeutique a quelque chose de déroutant. Il faut pourtant parvenir à l’envisager comme un élan d’émotion, un effort de sincérité qui empêche parfois le film de pointer vers la naïveté. Et si les gestes, les attitudes, nous semblent parfois inadaptés, c’est qu’il manque (heureusement) à nos blessures ordinaires la béance d’une plaie plus profonde et inimaginable tant qu’on ne l’a pas vécu soi-même. C’est d’ailleurs tout le sujet : tenter d’expliquer à l’autre sans toutefois parvenir à se comprendre mutuellement (le sentiment de connaître la mort tout en étant en vie vs les raisons intrinsèques qui ont conduit un homme au meurtre). Peut-être cela est-il impossible, même pour eux, de pénétrer la métaphysique de l’autre même en l’écoutant durant des heures. Ce que cela permet en revanche est réservé à l’inaccessible : le pardon – comme une suture miraculeusement devenue possible, et enfin « réparer les vivants »…

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