cannes 2018

COLD WAR de Pawel Pawlikowski

NOTE 3/5

Pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, un musicien épris de liberté et une jeune chanteuse passionnée vivent un amour impossible dans une époque impossible.

Pourquoi l’amour devrait-il toujours s’avérer tragique ? Chez Pawel Pawlikowski en tout cas, l’amour est rarement une chance. Dans « Ida » déjà, la jeune nonne qui hésitait tout à coup à prononcer ses vœux après avoir expérimenté la vie hors du cloître, se retrouvait dans les bras d’un amant médiocre qui résumait le futur de leur liaison par le mot « problème ». Comme si l’amour, au fond, ne pouvait survivre dans la durée qu’à travers la désillusion, la douleur ou le regret. Dans « Cold war », à l’inverse, un homme et une femme sont faits l’un pour l’autre, mais se retrouvent incapables de concilier leur amour, qu’ils s’acharnent sur quinze ans à désirer, à rejeter, à fuir ou à déplorer. Dans la Pologne des années 50, la propagande fait rage en plein contexte de guerre froide. Mais c’est à peine le sujet, métaphorisé par la relation du couple aux idéaux divergents.

Ces aspirations contraires, d’un compositeur exilé pour la liberté de créer et d’une chanteuse, libre aussi, mais devenue l’emblème d’un régime, conduit à la fois à des dérobades politiques et à des concessions amoureuses. Chez Wiktor et Zula, l’amour est émaillé de trahisons, de doutes et de reproches, comme d’une sorte d’évidence implacable. Ce qui, d’une certaine manière, contribue aussi à le rendre total. Or, on pourrait reprocher à la narration elliptique de voler au spectateur le feu de cette relation absolue, laissant souvent inachevés les sentiments profonds de ce couple énigmatique. Pourquoi Zula, qui ne peut vivre sans Wiktor, renonce-t-elle à fuir avec lui ? Pourquoi se retrouvent-ils chaque fois pour se quitter ?

Ce qui fait la grâce de cette romance, c’est cependant moins la période politique que les émotions elles-mêmes, à la fois contenues et explosives, pudiques et excessives. Fondues dans la délicatesse d’un noir et blanc tantôt laiteux, tantôt brumeux, le film entremêle avec la même intensité plans artistiques d’un dégradé de blancs dans le brouillard et plans racoleurs dans le Paris pavé de Montmartre. Surtout, ce travail esthétique est d’abord un travail de métamorphose, comme une infinité de sursauts poétiques. La transformation d’un monde coupé en deux d’une part, illustré par ce couple divisé, mais également la mutation d’une chanson populaire a cappella trouvée dans les montagnes, arrangée et réarrangée jusqu’à devenir tour à tour instrument de propagande stalinienne interprété par une chorale folklorique, puis tubes sulfureux de cabaret parisien chanté dans un seule en scène et sublimé par la magie d’un travelling circulaire à donner la chair de poule.

La chanson s’envisage comme le troisième personnage principal : celui qui ouvre le film et le referme, comme celui qui indique les évolutions de l’époque et du récit. Ses paroles, d’ailleurs, sont comme le refrain du film, distillant çà et là la définition même de cet amour impossible : « deux paires d’yeux et deux petits cœurs, nuit et jour sont en pleurs, beaux yeux noirs qui pleurez, de ne pas vous rencontrer… » Alors, lorsque Zula doit enregistrer cette chanson en français, la nature même du texte s’en trouve changé, ce qu’elle refuse, et provoque, à nouveau, la séparation des amants. Il y a de l’impulsivité chez Zula, et un sacrifice radical rappelant parfois la cruauté artificielle des amants de « Breaking the waves » où l’amour est un chaos. Si le destin semble toujours un peu forcé dans « Cold war », c’est aussi que les personnages veulent garder le contrôle sur ce qui les dépasse : c’est à dire lutter contre une époque, un monde qui les force à choisir. Je repose la question : pourquoi l’amour devrait-il toujours s’avérer tragique ?

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