cannes 2018/Cinéma vérité

MON CHER ENFANT de Mohamed Ben Attia

NOTE 3/5

Riadh s’apprête à prendre sa retraite de cariste au port de Tunis. Avec Nazli, il forme un couple uni autour de Sami, leur fils unique qui s’apprête à passer le bac. Les migraines répétées de Sami inquiètent ses parents. Au moment où Riadh pense que son fils va mieux, celui-ci disparaît.

A l’origine, c’est une migraine dont on recherche la cause. Un mal de tête chronique, derrière lequel se cache probablement un émoi plus profond, plus trouble, plus cérébral que physique, en tout cas. Le malade est un adolescent qui s’apprête à passer son baccalauréat, on suppose immédiatement qu’il s’agit d’une période de stress. En contrechamp, un père prépare son départ à la retraite. C’est, d’une certaine manière pour l’un et l’autre, un cycle qui s’achève et un nouveau qui débute.

Sami est un enfant élevé dans la modernité, au sein d’une famille ouverte et attentionnée. Cette image idéale, Mohamed Ben Attia la détériore par touche, fondue dans la douceur ou l’amertume de l’ordinaire. Car, ce qu’il manque dans cette famille pourtant aimante, c’est peut-être d’abord le lien – autre que la seule filiation de sang. Au fond, cette migraine devient la manifestation d’une résistance adolescente face à la délicatesse excessive de parents inquiets, qui conduirait à un rejet total d’une société libertaire à laquelle appartiennent Riadh et Nazli. Ce monde libre s’incarne ainsi dans la figure d’une collègue paternelle, confidente frivole et « occidentalisée », qui tranche avec les valeurs traditionnelles que Ben Attia exploraient dans « Hedi » ; ou encore par les fêtes débridées auxquelles Sami préfère se soustraire discrètement.

Ce dialogue rompu néanmoins ne se borne pas à la communication verbale – jalonnée d’incompréhension et de mensonges. Lorsque le réalisateur filme les relations familiales, c’est souvent de dos dans une voiture, comme l’expression visuelle d’une communication impossible des corps, opposés dans le cadre et dans leur posture. Le film s’intéresse ainsi à la construction et la déconstruction des relations, ou comment les grands bouleversements d’une vie peuvent tout à coup provoquer une rupture. Cela peut passer par l’éloignement physique (le fils qui s’en va, le couple qui se quitte) ou par l’incapacité des personnages à échanger. De ce point de vue, le film arrange quelques ironies du sort, par exemple lorsque les parents reçoivent des nouvelles de leur fils en vidéo mais que l’ordinateur refuse d’émettre le moindre son. C’est une distance supplémentaire, désormais purement matérielle et technique.

L’incompréhension ici revêt un aspect particulièrement complexe. Notamment parce qu’il ne s’agit pas de cloisonner la relation intra familiale mais de s’intéresser aux effets produits sur l’ensemble de la société. C’est découvrir des vérités sur soi et sur les autres, sur notre monde, et soulever des questions à la fois intimes et politiques : quelle est la part de responsabilité de chacun dans l’embrigadement des jeunes au djihad ? Faut-il souhaiter leur retour en dépit du chagrin et de leur dangerosité ? La réaction même du couple reflète le paradoxe qu’induisent ces interrogations, et participe en même temps à sa déliquescence. Faut-il prendre des risques pour retrouver son enfant et risquer de tout perdre ? Faut-il s’oublier soi-même pour sauver ce qu’on croyait exister et qui n’existe pas ? Face au désespoir le film ne peut envisager ni de bonne ni de mauvaise réponse, et seulement retranscrire les égarements hagards de parents dévastés, au point de mélanger dans un même ensemble espoir et réalité, et jusqu’à douter de visions probables ou hallucinées (Riadh ait réellement entrevu son fils en Syrie ?)… C’est toute la différence avec le caractère scolaire du film de Marie-Castille Mention-Schaar « Le ciel attendra ». Ici on cherche moins à résoudre le mystère qu’à le surmonter – avec dignité et amour. Ou comment ne pas faire du djihad un sujet en soi, mais la conséquence de l’instant d’après. Bouleversant.

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